Dénombre-t-on 1800 lits fermés ou supprimés en seulement trois mois à l'hôpital ?

La gestion des lits s'organise depuis la crise du Covid davantage à une échelle territoriale.

RÉORGANISATIONS - 1800 lits supprimés ou fermés en l'espace de trois mois ? De nombreux médias ont évoqué ce chiffre, donné à l'origine par Force Ouvrière. Déformé, il ne fait clairement l'unanimité et doit être avancé avec précaution.

Malgré la crise du Covid, les autorités de santé ont-elles continué à supprimer des lits à travers le territoire ? Force Ouvrière l'assure et le regrette, comme il l'a fait savoir dans une conférence de presse le 21 juin. À l'issue, de multiples médias ont relayé des informations de l'Agence France Presse (AFP), présente à ce rendez-vous et qui a évoqué la fermeture ou suppression de 1800 lits dans les hôpitaux français.

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Si le chiffre peut interpeller, le délai s'avère lui aussi surprenant. Ces réductions auraient en effet été enregistrées en seulement "trois mois", peut-on lire dans les différents articles, et plus précisément "au premier trimestre". Si des données sont sujettes à caution et que leur analyse mérite des précautions, Force Ouvrière précise à LCI que la période durant laquelle ces surpressions ont été enregistrées n'est pas celle qui a été largement diffusée.

Des remontées partielles de terrain

Pour tenter d'en savoir plus sur ce chiffre, LCI a contacté Didier Birig, le Secrétaire général de la fédération FO SPS (Services Publics et de Santé). Il confie en préambule que l'AFP, dans la dépêche rédigée à l'issue de la conférence de presse, a effectué une confusion. Ce décompte "porte sur une période de janvier 2020 à fin mars 2021", précise-t-il, et donc pas uniquement sur le premier trimestre 2021. L'agence a depuis rectifié le tir dans ses publications suivantes, sans pour autant que les sites d'information ne mettent à jour leurs articles. Quoi qu'il en soit, le syndicat juge nécessaire de se mobiliser, expliquant pour étayer son propos que ses observations sont "issues de remontées de terrain", plus précisément des différentes sections et antennes locales de Force Ouvrière. 

Le chiffrage qui a été réalisé serait par ailleurs "incomplet", estime Didier Birig, puisqu'il "ne porte que sur les établissements dans lesquels une section FO est en place". À combien évalue-t-il la part du territoire couverte ? "Environ 60%", assez loin donc d'une vision exhaustive. 

Se rapprocher du ministère de la Santé ne permet pas d'en savoir plus. La Direction générale de l'offre de soin (DGOS), si elle ne les nie pas, se refuse à commenter ces chiffres qui "n'engagent que la responsabilité du syndicat qui les partage". Et souligne que ces données évoluent de manière permanente, au gré d'augmentations ou de réductions décidées à une échelle locale.

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La DGOS met plutôt en avant "une logique de souplesse accordée directement aux acteurs de terrain, à savoir la réaffectation de lits entre services tant que de besoin, établissement par établissement, en fonction des décisions prises par les équipes médicales". Et précise qu'une "enquête menée auprès des ARS indique qu’au 19 janvier 2021, pour 13 régions répondantes sur 18", a permis de mettre en évidence l'ouverture de "près de 2.900 lits à la demande [...] dans 249 établissements". Qu'entend le ministère par ce terme de "lits à la demande" ? Ces derniers, précise-t-on à LCI, "ont vocation prioritairement à répondre aux besoins ressentis durant les pics saisonniers (par exemple les épisodes de grippe ou de bronchiolite) et donc à pallier la suractivité générée dans certains services".

Quand la DGOS rapporte que "le Ségur de la santé a permis d’identifier 4000 lits à la demande dans les établissements de santé", Force Ouvrière s'étrangle. "On est preneur des lieux !", lance Didier Birig, qui appelle à un vrai débat sur ces questions, ainsi qu'à un dialogue franc avec les autorités de santé. "Quand on demande à en discuter, nous n'obtenons pas de retour", déplore le représentant syndical. Il se dit "très surpris de voir que durant la pandémie, on perde autant de lit", faisant davantage confiance aux remontées de sections locales de FO plutôt qu'aux chiffres annoncés par le ministère. Pour étayer son propos, il s'appuie d'ailleurs sur un tableau, listant région par région les fermetures et suppressions de lits recensées. Sachant que des lits peuvent se voir supprimés temporairement pour que le personnel soit affecté dans d'autres services en période de crise sanitaire, rien ne garantit qu'ils ne rouvrent pas d'ici quelques mois. Les syndicats l'admettent, mais redoutent que ces décisions actées pour un temps donné se prolongent pour devenir définitives.

Un dialogue renforcé

Entre un syndicat comme FO qui tire à boulet rouge sur les autorités de santé et un ministère qui défend les avancées du Ségur, comment se situent les dirigeants d'établissements hospitaliers ? LCI s'est rapproché pour le savoir de Jérôme Goeminne, directeur général du groupement hospitalier Cœur Grand Est et président du Syndicat des manageurs publics de santé (SMPS). Déplore-t-il, à l'instar de syndicats, une influence des ARS poussant à des regroupements et des économies d'échelle, aboutissant comme l'assure  Didier Birig à une "réduction de l'offre de soin" ? Pas vraiment, jugeant qu'il "n'y a pas de tension plus forte ces derniers mois". Au contraire, "la crise et l'après crise offrent des opportunités" à ses yeux. 

Le Covid a pour lui contribué à ce que l'on "fasse confiance aux territoires pour gérer l'offre de soin". Il admet volontiers "quelques dérives", mais loue "globalement une stratégie de dialogue". Et glisse qu'on "avance bien avec les ARS et les municipalités". L'épidémie, observe le représentant du SMPS, n'a pas entraîné "d'accélération des réorganisations" significative. Comprendre : les politiques de réductions des lits n'ont pas été accélérées. Des "projets architecturaux ont d'ailleurs été  réévalués et parfois revus à la hausse", se satisfait Jérôme Goeminne. "ll y a et aura encore des ajustements capacitaires d'un territoire à l'autre", à ses yeux, "en fonction notamment des pathologies". Bien que ce ne soit "pas toujours évident à gérer", il juge nécessaire de s'habituer à ces changements fréquents, liés notamment aux "évolutions de la médecine" et de la société.

En 2019, LCI rapportait qu'une "baisse de 69.000 lits d’hospitalisation complète entre 2003 et 2017" était "établie", confirmée par des données officielles. Un chiffre qui s'expliquait notamment par les évolutions majeures observées dans les méthodes de prise en charge des patients. La place de l'ambulatoire a souvent été mise en avant pour expliquer ces chiffres, mais laisse perplexe FO, qui tient aujourd'hui à souligner que, pour certaines pathologies ou certains patients, ce type de prises en charge affiche ses limites. 

Pour Jérôme Goeminne et le SMPS, se focaliser sur les nombres de lits n'est peut-être pas prioritaire. Il estime que l'attractivité des métiers de la santé, autre cheval de bataille des syndicats, constitue un sujet important sur lequel se pencher, et juge légitime de réfléchir à d'autres problématiques, moins souvent évoquées. Celle de la qualité de vie au travail en particulier, encore trop négligée à l'hôpital. "Il serait utile à côté des enveloppes d'investissements de prévoir des enveloppes qui y seraient dédiées", estime-t-il, "avec des crédits fléchés".

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