Essais cliniques illégaux dans une abbaye sur 350 malades : ce que l’on sait

Santé

EN RÉSUMÉ - Des essais cliniques "illégaux" réalisés sur des patients atteints d’Alzheimer ou de Parkinson ont été découverts dans l'abbaye Sainte-Croix, dans la Vienne. Après plusieurs mois d'enquête, l'Agence du médicament (ANSM) a interdit, jeudi, la poursuite de ces expériences. Voici ce que l'on sait.

Mais que s’est-il passé derrière les murs de l’abbaye Sainte-Croix ? L’agence du médicament (ANSM) a découvert un essai clinique qui avait lieu hors de tout cadre légal dans cette bâtisse de la Vienne. Après plusieurs mois d'enquête, l’établissement public a interdit dès ce jeudi 19 septembre ces expériences, réalisées sur des centaines de personnes atteintes notamment de la Parkinson ou d’Alzheimer. Une découverte dont la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, s'est dit "horrifiée" et "effondrée". Quels étaient ces tests ? Quel fonds en est à l’initiative ? Et comment l’ANSM a découvert cet essai clinique "sauvage" ? LCI répond à vos questions. 

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Que sait-on des tests réalisés ?

Les instigateurs la décrivent comme une "bombe scientifique". L’ANSM, au contraire, comme une pratique "à la limite du charlatanesque". Dans les "patchs à deux réservoirs", trouvés dans un laboratoire en charge des analyses, deux molécules. Baptisées 6-méthoxy-harmalan et Valentonine, leurs effets sont totalement inconnus. La dernière des deux, dont la découverte est revendiquée par le professeur Jean-Bernard Fourtillan depuis 1994 permettrait, selon lui, de "protéger notre organisme" et "assurer la régulation des vies psychique et végétative". 

Le professeur responsable de ce programme "illégal" donne sur son site les détails de ces recherches. Ecrit noir sur blanc, l'homme détaille qu’il faut appliquer ce médicament "au coucher" et l’enlever "le lendemain vers midi, soit après 14h d’application". Des horaires justifiés dans un "entretien" avec le professeur Henri Joyeux, dans lequel il avance que ces molécules viendraient compléter une "sécrétion insuffisante" de ces hormones responsables de "troubles du sommeil" et "des affections neurodégénératives des types Parkinson et Alzheimer". Pour l'ANSM, elles sont, en tout cas, très proches de la mélatonine, hormone fréquemment utilisée pour mieux dormir mais déconseillée à certaines populations par l'agence en raison d'effets secondaires. 

L’agence confirme également les expériences nocturnes. Comme l’explique Bernard Celli, le directeur de l’inspection, auprès de TF1: "On sait que pour certains d’entre eux, on leur appliquait un patch le soir, et au matin, on leur faisait une prise de sang". Et de regretter que ces personnes aient été "abusées", car "on leur a fait croire que ces patchs soignaient leur maladie".

Combien de personnes ont effectué ces tests ?

Selon un document de l’ANSM, officialisant l’interdiction de la recherche, 372 dosages ont été facturés par le laboratoire qui réalisait les analyses pour la société SODEVAL. Cette dernière appartient également à Jean-Bernard Fourtillan, selon la même source. C’est pourquoi elle avance qu’au moins 350 personnes ont accepté de jouer les cobayes. 

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De plus, toujours dans le document daté du 19 septembre, l’institution explique que sur la "liste des personnes qui participent à l’essai" étaient inscrits, outre les noms prénoms et date de naissance, la mention "Som", "Park" ou "Alz". Ces indications faisant référence à la pathologie dont souffraient ces centaines de personnes, c’est-à-dire respectivement des troubles du sommeil, la maladie de Parkinson et l’Alzheimer. Si la ministre de la Santé ne sait pas encore quelle est la "dangerosité potentielle de ces produits" sur les personnes touchées, Agnès Buzyn a assuré sur France Inter que "toutes les mesures nécessaires" seront prises pour les accompagner. 

Qui est derrières ces tests ?

Cet essai "illégal" aurait été mené par une structure baptisée Fonds Josefa. Sur son site internet, il est présenté comme un "fonds de dotation à but non lucratif", auquel "ont été cédés (...) les droits de propriété intellectuelle des brevets de médicaments" basés sur les molécules testées lors de l'essai illégal. C'est aussi sur cette page qu'on découvre que c'est bien lui qui a confectionné et financé ses patchs avec, en septembre 2017, un appel aux dons afin de "développer les patchs rapidement" et les "mettre à la disposition des malades au 4ème trimestre 2017".

A sa tête, deux hommes qui ont décidé "d’unir leurs efforts". Le président et fondateur est le professeur Jean-Bernard Fourtillan, aussi en charge de la société SODEVAL. Celui-là qui aurait découvert les deux molécules. Quant au vice-président, il s’agit du Professeur Henri Joyeux. Très contesté par la communauté médicale,  ce chirurgien cancérologue, retraité depuis 2014, a été radié de l'Ordre des médecins il y a trois ans. Et pour cause, ce Montpelliérain avait notamment pris position contre les vaccins en lançant une pétition, estimant que certains d’entre eux étaient "dangereux voire très dangereux". Des propos que le président du Conseil national de l'Ordre, Patrick Bouet, avait décrit comme " non appuyés sur des bases scientifiques ", et "dangereux pour la population parce qu'il s'agirait de discréditer le mécanisme de vaccination préventive".

Où étaient organisés ces tests ?

Ces patchs ont été "appliqués" dans l'abbaye Sainte-Croix, à six kilomètres de Poitiers, d'après les découvertes de l'agence du médicament. Interrogée par l'AFP, la sœur Martina, explique ainsi que "l'abbaye dispose d'une quinzaine de chambres et cela fait une année à  peu près", qu'elles servent pour héberger des patients de cet essai "sauvage".  

Fondée en 552, c'est dans la capitale de la Vienne que la reine des Francs, Sainte-Radegonde, a d'abord installé ce monastère avant son transfert, en 1965 dans le village de Saint-Benoît. Depuis, cette communauté constituée de neuf religieuses accueille des "hôtes", comme elle l'écrit sur son site internet, à qui elle propose des activités. Si celles-ci ont lieu "au cœur du diocèse", cet édifice ne constitue pas pour autant "un lieu de soin" et ne "bénéficie pas de l’autorisation qui y est prévue", comme le détaille l'ANSM. 

Comment l’ANSM a-t-elle découvert ces essais ?

L’ANSM, aurait tout d’abord adressé un courrier, dès le 13 juin dernier, au Président du Fonds Josefa. D'après un document que TF1 a pu consulter, les principaux intéressés ont répondu le 22 du même mois à cette lettre. Alors que le Professeur Jean-Bernard Fourtillan était convoqué dans les locaux de l’agence afin de s’expliquer sur ces patchs, il dénonce des informations fausses et nie avoir "mis en place" tout essai clinique. "Les informations qui vous ont été fournies par une source malveillante, dont je crois connaître l’origine, sont fausses et dénuées de tout fondement", écrit-il ainsi. Il précise également avoir préparé un dossier afin de déposer, d’ici la fin de l’année 2019, une demande d’autorisation pour cette recherche. 

 Suite à quoi, l’ANSM explique avoir procédé, entre le 3 et 5 septembre, à une "inspection", au laboratoire où les prises de sang étaient envoyées pour analyse par la société Sodeval, qui appartient elle aussi à Jean-Bernard Fourtillan. C’est alors qu’elle aurait découvert au moins "17 envois d’échantillons plasmatiques humains", envoyées entre le 17 janvier 2018 et le 4 septembre 2019, correspondant à "plus de 400 prélèvements sanguins". Sur ces envois étaient précisées aussi bien la date que l’heure "d’arrivée des participants dans l’abbaye Sainte-Croix".  

Des constations qui permettent à l’agence de déclarer qu’une recherche "impliquant la personne humaine (...) a effectivement été menée" par cet organisme.

Quelles procédures désormais ?

Dans le cadre de l’interdiction, le fonds Josefa et la société doivent tout d’abord informer "sans délai" l’ensemble des personnes soumises à cette expérience clinique et transmettre à l’ANSM, sous huit jours, la preuve de cet envoi. Quant aux suites judiciaires, contacté par LCI, l’ANSM confirme avoir saisi la justice pour "pratiques contraires au code de la santé publique et au code pénal". Ce sera le pôle santé du parquet de Paris qui devra enquêter sur l’affaire.

Mais la ministre de la Santé s’est d’ores et déjà montrée intransigeante. Agnès Buzyn a prévenu dès hier soir, sur France Inter, qu’il aura des "sanctions et des poursuites". Mener un essai clinique sans autorisation est passible de 15.000 euros d'amende et d'un an de prison, selon l’agence, sans compter les éventuelles peines du code pénal.

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