Etude du "Lancet" sur l'hydroxychloroquine : comment expliquer ce fiasco ?

DÉCRYPTAGE - Dans sa chronique "Les indispensables", Baptiste Morin s'est intéressé ce vendredi 5 juin 2020 à cette polémique sur l'étude de "The Lancet" sur l’hydroxychloroquine qui a animé la communauté médicale.
Santé

INTERVIEW - Trois des quatre auteurs de l'étude publiée dans "The Lancet" sur l'hydroxychloroquine se sont rétractés, car ils ne "peuvent plus" se "porter garants" de sa véracité. De la collecte des données à la publication, quel est le processus de fabrication d'un article scientifique et a-t-il été respecté ? Hervé Chneiweiss, président du comité d'éthique de l'Inserm, nous éclaire.

C'est un nouveau rebondissement dans l'étude controversée publiée dans The Lancet, qui remettait en cause l'efficacité de l'hydroxychloroquine dans la lutte contre le Covid-19. Trois des quatre auteurs de l'étude se sont désormais rétractés, faute de pouvoir se "porter garants de la véracité des sources des données primaires" (voir vidéo ci-dessous).

Pourtant, The Lancet est une revue médicale majeure dans le monde scientifique. Sa réputation est telle que, dès la parution de l'étude, l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) a suspendu les essais cliniques basés sur l'hydroxychloroquine. Ces travaux ont d'ailleurs été très critiqués par certains scientifiques, dont le Pr Didier Raoult, fervent défenseur du traitement dans la lutte contre le coronavirus. Alors d'où vient le problème ? Comment sont écrits les articles publiés dans les revues médicales ? Qui les expertise ? Hervé Chneiweiss, président du comité d'éthique de l'Inserm, répond à LCI.

LCI : Quel est le processus de publication d'un article dans une revue médicale ?

Hervé Chneiweiss : À partir de données brutes, les auteurs font une analyse et écrivent une synthèse. Dans l'étude de The Lancet, les données proviennent des dossiers de patients. Ensuite, en fonction des résultats de leur analyse, les auteurs tirent des conclusions qu'ils écrivent dans un article. Ce dernier comporte plusieurs parties : une introduction, qui présente le sujet et le contexte, la méthode, qui explique comment les résultats nouveaux ont été obtenus, les résultats et la discussion, c'est-à-dire la façon dont ces résultats s'intègrent avec ce qui est déjà connu et ce que cela ouvre comme perspectives pour le futur.

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Hydroxychloroquine : trois des quatre auteurs de l’étude contestée du Lancet se rétractent

Avant d'être publié, l'article est-il relu ?

Oui, il est soumis à une expertise par des pairs. Selon les journaux, l'article va être envoyé à deux, trois ou quatre experts du domaine. Ces derniers vont analyser l'étude et donner leur avis sur l'intérêt du sujet, la qualité des méthodes utilisées, la nouveauté des résultats obtenus, et l'honnêteté de la présentation des résultats au regard de ce qui existait auparavant. Ensuite, les experts donnent leur avis au rédacteur en chef de la revue, qui décide soit de rejeter l'article, soit de demander des corrections en fonction des critiques des experts, soit de l'accepter. 

Les experts sont-ils indépendants des auteurs ?

Oui, toujours. Dans la plupart des cas, même si les choses évoluent, ils sont même anonymes, afin de préserver leur indépendance et donner leur avis sans risquer de représailles. L'anonymat a été promu pour protéger la qualité de l'expertise. Cependant, ceci est remis en question, car il existe aussi une dérive : l'anonymat permet aussi d'être méchant sans risque. La science est un monde de compétition. Certaines revues ont d'ailleurs décidé de publier les expertises avec la signature de l'expert, sans l'anonymat. Mais ce n'est pas le cas dans The Lancet.

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Si l'étude sur l'hydroxychloroquine, très controversée, a été relue par des experts, alors d'où vient le problème ?

Les trois auteurs qui se sont rétractés ne sont pas nés de la dernière pluie. Lorsqu'ils ont été contactés pour faire de l'analyse de données, ils auraient pu se poser des questions sur l'origine de ces dernières. Le quatrième auteur (Sapan Desai, qui dirige la société Surgisphere, qui a fourni les données, ndlr) n'a pas précisé à ses partenaires d'où elles venaient.

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Le biais provient donc des données brutes de départ ?

Manifestement, certaines de ces données sont fausses, puisque, par exemple, les chiffres australiens ne correspondent absolument pas aux données des hôpitaux du pays. Mais la question qui se pose est de savoir comment ce monsieur s'est-il procuré les dossiers cliniques de 700 hôpitaux ? Comment a-t-il eu accès à ces données ? Les hôpitaux étaient-ils d'accord ? Y a-t-il eu violation du secret médical ? Ce sont des questions fondamentales qui, à ma connaissance, sont encore non résolues.

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