Face au coronavirus, "l'esprit de corps aide les soignants à tenir le choc

Un membre du personnel médical au sein d'une unité de soins intensifs de l'hôpital franco-britannique de Levallois-Perret.
Santé

INTERVIEW - Psychologues et psychiatres s'organisent sur le terrain pour apporter un soutien moral aux soignants sous pression face à l'épidémie de Covid-19. L'épuisement professionnel, auquel vient s'ajouter le poids des arbitrages face à l'afflux de patients lors des premières semaines, pourrait pousser certains d'entre eux à raccrocher définitivement la blouse.

Depuis des semaines, ils sont en première ligne, ne comptant pas leurs heures, confrontés à la mort en permanence. Pour le moment, les personnels soignants tiennent psychologiquement. Mais jusqu’à quand ? Les heures de travail s’accumulent. L’épuisement professionnel se lit sur leurs visages. A cela s’ajoutent les angoisses. La peur pour soi, la crainte de contaminer les autres. Un patient, des collègues, la famille. Mais aussi la colère face au manque de moyens et le stress des réorganisations, pour s’adapter à la crise sanitaire. 

Ils soignent et, par conséquent, n’ont pas le droit d’être malades. Au risque de péter les plombs ? Les psychologues et psychiatres s'organisent sur le terrain et via des cellules d'écoute téléphonique pour apporter un soutien moral. Cette catastrophe sanitaire laissera chez certains des traces indélébiles, c'est une évidence. LCI a demandé son éclairage au docteur Patrick Clervoy, professeur de médecine à l’Ecole du Val-de-Grâce, spécialiste du traumatisme et des catastrophes.

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LCI : Dans quel état psychologique se trouvent actuellement les soignants ?

Dr Patrick Clervoy : L’humain a en lui une force qui permet, lors d’une épreuve ou d’une situation bien particulière, de se dépasser et de puiser dans des ressources qu’ils ne connaissait pas. Pour les gens qui sont impliqués actuellement dans les soins, il faut être attentif au fait qu'une grande partie d'entre eux ne travaillent pas en équipe. Les infirmières et les médecins libéraux, qui sont très sollicités et aussi très exposés, sont ceux à ce stade qui sont les plus impactés sur le plan physique et psychologique. Beaucoup multiplient les heures de travail, sans prendre de repos car ils n’ont personne pour les relever, simplement par esprit de dévouement professionnel. En outre, ils n’ont pas forcément à leur disposition le matériel nécessaire pour se protéger. Ce qui ajoute du stress dans leur quotidien. Dans les centres hospitaliers, c'est un peu différent. Une vigilance collective s’opère. Le fait de travailler en équipe, l'entraide, l'esprit de corps, aide les soignants à tenir le choc.

LCI : Plus les semaines passent, plus l'épuisement va se faire sentir. Faut-il craindre une cascade de "burn-out" dans les jours à venir ?

Dr Patrick Clervoy : Le manque de reconnaissance est l’un des principaux facteurs qui provoquent un basculement dans la maladie du "burn-out". Le sourire d’un patient que l'on vient de désintuber. Les remerciements de la famille à la sortie de l'hôpital. Les gestes collectifs, comme les applaudissements à 20 heures chaque soir et les élans de solidarités. Tout cela est d'une grande aide pour eux sur le plan mental. Ils sont animés par un sentiment de dévotion. Cela leur permet de résister à la charge de travail. Bien évidemment, il y a une limite à ne pas dépasser. Mais il est possible de la repousser. Pour l'heure, il semble que cette limite n'ait pas encore été franchie, en tout cas pour la majorité d'entre eux.

LCI : En plus de l’épuisement professionnel, ils doivent faire face à l’inconnu. On ne sait pas combien de temps la crise va durer...

Dr Patrick Clervoy : Le manque de lits, d'équipement et de matériel a été une source importante d'angoisse au début de la crise. Cela fait maintenant plusieurs semaines qu'ils sont engagés dans la lutte contre la maladie. Mais le fait de voir que les efforts fournis ne sont pas vains, et que la situation s'améliore jour après jour, est une source de motivation supplémentaire. 

Pour sauver des vies, les médecins ont été amenés à faire des choix. Et le poids de ces arbitrages peut-être lourd à porter. - Dr Patrick Clervoy.

A cela s'ajoute la crainte de contaminer un membre de leur famille lorsqu'ils retournent chez eux. Comment fait-on pour gérer cela ? 

Dr Patrick Clervoy :  Un soignant qui, en même temps qu’il travaille, doit se préoccuper de la santé des siens, va s’épuiser très rapidement. C'est une situation qui n'est pas simple à gérer. Dans les unités de soins intensifs, on reconnait un médecin réanimateur au fait qu’il a des auréoles sous les bras. Il mouille la chemise, au sens propre du terme. Mais l’adrénaline qu'entraîne le fait de sauver une vie est pour lui un moteur. II doit faire en sorte de maîtriser ses émotions. Cela me rappelle l'histoire de ce pompier, très expérimenté, qui m'avait raconté qu'en voyant une sandale sur le sol, semblable à celle que porte sa fille, il s'était retrouvé tétanisé, dans l’incapacité de faire son travail. Il avait dû se retirer 5 minutes pour téléphoner à sa famille. Et le simple fait d’être rassuré lui a permis de prendre le dessus sur ses émotions. Le rôle des familles de ces soignants est absolument essentiel, afin que celui-ci puisse engager dans toutes ses forces dans la bataille. 

Pour sauver des vies, des médecins ont été amenés à faire des choix. Et le poids de ces arbitrages peut être lourd à porter. Selon vous, cela va-t-il laisser des traces chez certains ?

Dr Patrick Clervoy :  Habituellement, le médecin prend la décision d'interrompre les soins seulement lorsqu'il y a un consensus entre l’équipe médicale et la famille. Face à la vague de patients qui a déferlé dans les services de réanimation, ce temps nécessaire pour avoir l’esprit tranquille n'a pas pu être respectée. En cas de décès, les personnels sont pris entre la nécessaire rapidité pour libérer un lit et prévenir la famille par téléphone. Les soins palliatifs ont justement pour but de préparer au mieux les personnes et leur famille. Cela nécessite une présence, une disponibilité. Là, ils n’ont pas pu le faire. Les services sont en apnées depuis plusieurs semaines. Cela laisser des traces. On peut supposer qu’un certain nombre d’entre eux sont potentiellement perturbés, voire affectés, par les décisions qu’ils ont été contraints de prendre. A l’issue de cette crise, il faudra nécessairement qu'un débriefing collectif soit proposé à toutes les équipes. 

La crainte de décompenser si, à nouveau, un tel effort leur était demandé va pousser certains à raccrocher définitivement la blouse.- Dr Patrick Clervoy.

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Aujourd’hui, tous sont considérés comme des héros, admirés par la nation qui les applaudit chaque soir. Quand la crise prendra fin, les soignants pourraient connaître un contrecoup de leur engagement, selon vous ?

Dr Patrick Clervoy : Le gouvernement a annoncé qu'une prime serait versée aux soignants pour leur engagement dans la lutte contre l'épidémie. Le personnel hospitalier est très mal payé. Beaucoup de gens ont pu s'en apercevoir ces dernières semaines. Quand on sait le nombre d’heures, le niveau de technicité nécessaire et le danger auquel ils sont exposés, c'est une véritable injustice. Il serait justifié qu’il y ait l’attribution de la légion d’honneur à titre posthume pour tous les personnels de santé décédés du Covid-19. On peut également imaginer d'accorder une médaille du courage et du dévouement à tous les soignants mobilisés, qui serait remise à une date officielle. Une médaille, ça ne coûte pas grand-chose. Pour la personne concernée, c'est une reconnaissance énorme, un symbole fort. Cela peut aussi aider certains soignants à se reconstruire, sur le plan mental.

Une reconstruction psychologique sera-t-elle nécessaire pour un certain nombre d'entre eux ? 

Dr Patrick Clervoy : L’intensité du dévouement a été maintenue à un tel niveau et sur une telle durée qu’ensuite, par un phénomène de saturation émotionnelle, une partie d'entre eux choisira peut-être de se tourner vers une autre activité professionnelle ou d’autres orientations de carrière. Du fait aussi qu'ils se sentiront définitivement vidés et ne pourraient plus se dévouer autant si un nouvel épisode pandémique devait surgir. A l’été 2011, j’étais en Afghanistan et l’Otan venait d'essuyer des pertes très importantes. Par la suite, j’ai voulu savoir ce qu’étaient devenus les soldats que j’avais accompagnés sur le terrain. L'un d'eux était devenu agriculteur. Il m'avait dit : 'j'ai tenu bon jusqu’au bout. J'ai prouvé que j'en étais capable. Aujourd'hui, je n'en ai plus la force'. Certains soldats veulent repartir coûte que coûte, pour effacer tout ce qu’il y avait de négatif. En général, ils décompensent lors de la mission suivante. Ce que j'appellerai la mission de trop. La crainte de décompenser si, à nouveau, un tel effort leur était demandé, va pousser certains à raccrocher définitivement la blouse. 

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