Huit substances actives de médicament sur dix fabriquées hors de l'UE : comment en est-on arrivé là ?

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À LA LOUPE – Les professionnels de santé tirent la sonnette d'alarme : la France traverse une véritable pénurie pour de nombreux médicaments essentiels au traitement de nombreuses maladies chroniques. Notre pays, trop dépendant des importations de produits pharmaceutiques, est pénalisé depuis plusieurs années par les aléas de la production mondiale de substances actives, dont 80% seraient produits en dehors de l'UE. Comment est-on arrivé à une telle situation ?

Mais où sont passés nos médicaments ? Une question que se posent de nombreux professionnels de santé qui font face à une pénurie de nombreux produits pharmaceutiques pour assurer les soins de leurs patients. A l'instar du professeur Jean-Vernant, hématologue à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière qui signe une tribune avec plusieurs médecins le 17 août dans le Journal du Dimanche. "Les malades ont ainsi subi de multiples pénuries concernant des médicaments du cancer, des antibiotiques, des corticoïdes, des vaccins, des traitements de l’hypertension, des maladies cardiaques, du système nerveux."

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Toujours selon la tribune des médecins, l’Agence nationale de sécurité du médicament a notifié 868 signalements de tensions ou de ruptures d’approvisionnement pour l'année 2018. Ce chiffre n'était que de 44 en 2008, soit une hausse impressionnante en dix ans. L'Agence du médicament met en ligne une liste régulièrement actualisée des produits concernés. 

A qui la faute ? Aux importations de médicaments, car d'après le docteur Jean-Paul Vernant, 80% de la production des principes actifs utilisés dans le monde sont désormais produits en Chine et en Inde. La France est donc dans une situation de grande dépendance aux aléas économiques de sites de productions situés à l'autre bout de la planète. À La Loupe fait le point sur cette situation. 

D'où provient le chiffre des 80% ?

D'après les recherches des équipes d'À La Loupe, on retrouve la trace des 80% au sein d'un communiqué de presse de l'Agence européenne du médicament datant de mars 2017. "Environ 40% des médicaments-finis commercialisés dans l'Union européenne proviennent d'hors-UE et 80% des substances actives pour les médicaments disponibles dans l'UE sont situés en dehors de l'Union." Une substance active est le substance chimique qui est à l'origine des effets thérapeutiques du médicaments ingérés par le patient. Le médicament-fini est le produit terminé, prêt à être commercialisé à destination des malades, et contenant la ou les substances actives. 

Un chiffre qui n'a fait qu'augmenter ces dernières années, puisqu'il y a encore trente ans, les importation de substances actives ne représentaient que 20% du marché européen.  Ainsi, la France - comme les autres pays membres de l'Union européenne - dépend largement de la production importée pour les soins pharmaceutiques, particulièrement pour la fabrication des substances actives. 

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Ce communiqué de presse de l'Agence européenne du médicament a été publié suite à l'accord entre l'Union européenne et les Etats-Unis pour la reconnaissance mutuelle des inspections des sites de fabrication de médicaments. L'idée, derrière cette évolution, était de "permettre aux autorités de mieux utiliser leurs ressources d'inspection pour les aider à se concentrer sur d'autres régions du monde où les substances actives et les médicaments destinés aux marchés de l’Union européenne ou des États-Unis sont fabriqués." 

Car, à l'instar des Européens, les Américains sont aussi très dépendants des importations de produits pharmaceutiques : 60% des médicaments-finis vendus et 90% des substances actives utilisées sont fabriqués à l'étranger. Autre chiffre inquiétant : dans 90% des cas, la substance active n'est produite que par une seule entreprise pharmaceutique. Une concentration du marché du médicament que dénonce la professeure Erin Fox, docteure en pharmacie à l'Université de l'Utah et spécialiste des question de l'offre de soin aux Etats-Unis. 

Pourquoi autant de nos médicaments sont-ils importés ?

Pourquoi les médicament des Français sont-ils - aujourd'hui - si peu fabriqués en France ? Il faut remonter à une vingtaine d'années en arrière. La France, qui souhaite maîtriser les dépenses publiques en santé, choisit de tout miser sur le développement des médicaments génériques. Il s'agit des traitements qui contiennent les substances actives dont les brevets ont pris fin. Les génériques reviennent moins cher à la vente et donc à rembourser pour la Sécurité sociale. Un mouvement similaire d'un plus large recours aux génériques a lieu dans les autres pays développés. 

Peu chers à produire et avec un faible prix à la vente, les médicaments génériques ne sont pas très rentables à produire en Europe. Les industries pharmaceutiques française et européenne se tournent alors vers l'Asie pour développer de nouveaux sites de production. En une quinzaine d'années seulement, la Chine et l'Inde sont devenues capables de produire des médicaments et des substances actives avec les mêmes standards sanitaires occidentaux. 

D'où proviennent nos médicaments ?

Ce sont la Chine et l'Inde qui assurent à elles deux une grande partie de la production mondiale de médicaments et de substances actives. Aujourd'hui, l'Inde représente 60% de la production mondiale de vaccins. Le pays assure environ la moitié de la demande des vaccins DPT (diphtérie, tétanos et coqueluche) et BCG (bacillus calmette guérin) et 90% de la demande de l'OMS pour le vaccin contre la rougeole. Mais le vrai laboratoire pharmaceutique du monde reste la Chine, qui fournit 80% des besoins de l'Inde en ingrédients pharmaceutiques actifs. 

Les deux pays se sont - en quelque sorte - spécialisés chacun dans un domaine : l'Inde pour les médicaments-finis et la Chine pour les substances actives, le cœur du médicament. C'est d'ailleurs ce qui pose problème lors des pénuries : il suffit qu'un site chinois ralentisse ou n'assure pas sa production pour un laps de temps indéterminé, et c'est toute la chaîne de production qui en pâtit, jusqu'au patient final. 

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Les autorités indiennes s'intéressent de très près au marché français du médicament, comme en témoigne la fiche ‘France’ publiée par le Pharmaceuticals Export Promotion Council of India, le Comité pour la promotion de l’exportation des produits pharmaceutiques d’Inde. Parmi les atouts de l'Hexagone, le Comité souligne "une population vieillissante stimulant la demande de traitements chroniques", mais aussi "un pays avec de fortes dépenses d'assurance maladie par habitant et avec un nombre élevé d'ordonnances délivrées." Une guerre commerciale mondiale se joue dans nos armoires à pharmacie. 

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