Journée mondiale sans tabac : "la dépendance à la cigarette est aussi comportementale"

Journée mondiale sans tabac : "la dépendance à la cigarette est aussi comportementale"
Santé

SANTE - En ce 31 mai 2014, à l'occasion de la Journée mondiale sans tabac, metronews a interrogé un tabacologue. Et il apparaît que l'addiction à la cigarette n'est pas due qu'à ses composants chimiques.

Interview du Dr Claude Guillaumin, tabacologue, addictologue et comportementalisme, président de l'association France Réseau des Addictologues Comportementalistes et Tabacologues (Fractal).

Quel élément de la cigarette faut-il le plus mettre en cause en matière de risque pour la santé ?
Les connaissances actuelles pointent particulièrement la nicotine car il s'agit du produit auquel le cerveau est le plus sensible. Ce dernier se compose de deux parties, la première est la région où nous développons progressivement notre personnalité comme notre éducation et notre culture, une sorte de "disque dur". La deuxième gère les comportements vitaux et les plaisirs basiques comme dormir, manger ou boire. C'est sur cette partie du cerveau que le tabac agit en s'adressant à des neurones appelés récepteurs.

Il est difficile de "décrocher" car cette dépendance est l'une des plus importantes qui soit : la nicotine vient parasiter l'organisation de ces plaisirs archaïques. C'est pour cela que les traitements fonctionnant le mieux sont ceux à base de nicotine. Outre la dépendance physique, d'autres produits entrent également en jeu pour renforcer la dépendance psycho-comportementale comme le goût mentholé pour certaines cigarettes.

Pourquoi l'addiction au tabac n'est-elle pas la même selon les fumeurs ?
Il y a d'abord un point de vue physiologique : tous les cerveaux sont différents, certaines personnes sont plus réceptives que d'autres. Ensuite le tabac peut, au fur et à mesure, ne plus seulement être un simple plaisir primitif. Certains aiment allumer une cigarette pendant qu'ils sont en train de lire, d'autres au moment d'une promenade et d'autres encore plus sensibles à l'ennui, la solitude, le stress vont avoir recours au tabac pour mieux gérer ces émotions. Enfin, la dépendance sera différente en fonction du milieu dans lequel on a évolué et dans lequel on évolue. Un facteur qui influencera forcément le comportement : si nous avons grandi au milieu de fumeurs, si nous travaillons avec des fumeurs… Comme l'être humain s'imite beaucoup, il y a une part de conditionnement, d'où l'importance d'un cadre législatif plus restrictif pour éviter que les jeunes, dont le cerveau est particulièrement vulnérable aux substances psycho-actives, n'acquièrent l'envie de fumer.

Quels avantages pour la santé peut espérer un gros fumeur qui a arrêté la cigarette ?
Les bénéfices sont immédiats car même si les fumeurs n'y pensent pas forcément, ils se libèrent déjà d'une importante contrainte. En termes de santé, si on arrête suffisamment tôt, vers 40 ans, les risques de cancer et de maladies cardiovasculaires sont considérablement réduits. Chez les personnes plus âgées, il a été démontré un gain non négligeable en matière d'espérance de vie. Et peu importe l'âge, les personnes qui ont réussi à arrêter disent qu'ils se sentent mieux respirer, qu'ils ont retrouvé un meilleur odorat et un meilleur goût. Il ne faut jamais se dire que cela ne sert à rien, que "c'est trop tard de toute manière" puisque dans tous les cas, on arrête de se goudronner les poumons tous les jours avec des substances cancérigènes. Le tabagisme tuant un fumeur sur deux, il s'agit du plus grand fléau de santé publique connu depuis 70 ans.

La cigarette électronique peut-elle être considérée comme outil d'aide efficace ?
Personnellement, je considère la cigarette électronique comme un substitut nicotinique. C'est une aide au sevrage, même si aucune étude n'a véritablement validé son efficacité. La nicotine qu'elle contient apporte le même contentement sensoriel et les personnes qui utilisaient le tabac pour combler des moments de stress ou d'ennui en retire la même jubilation. De manière générale, les substituts nicotiniques permettent un sevrage plus doux et plus simple. Mais pour les plus gros fumeurs, ils sont insuffisants puisque la dépendance est aussi comportementale. Il faut donc les accompagner avec d'autres outils : la e-cigarette est une aide mais il ne faut pas résumer le sevrage à cela car il ne suffit pas d'un produit miracle pour arrêter. D'ailleurs, la recherche ne devrait pas uniquement s'orienter vers la piste médicamenteuse.

Que devraient faire les pouvoirs publics pour aider davantage les fumeurs à arrêter ?
Toutes les structures sanitaires nationales, très nombreuses, doivent faire front commun pour la prévention contre le tabac, un peu comme la prévention routière qui a mis en place une délégation unique pour sensibiliser le public. Un plan national de réduction du tabagisme ne suffit pas s'il n'y a pas de cohérence sur le plan européen au niveau des prix des paquets. Quant aux aides, pourquoi ne pas prendre exemple sur la Grande-Bretagne, où les méthodes de sevrage sont totalement remboursées. Cette solution multiplie par deux ou trois les chances d'arrêt définitif et elle est économiquement rentable étant donné que le coût social du tabac s'élève à des milliards d'euros par an. De nombreux sondages ont montré que les Français étaient prêts, dans leur grande majorité, à faire des efforts pour limiter voir arrêter leur consommation. Il faut leur en donner les moyens.

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