L'alcool, responsable de 7% des décès en France, touche encore "des milieux très larges"

Santé

DÉPENDANCE - L'alcool reste un problème de santé publique en France, l'un des pays européens les plus consommateurs. C'est ce que révèle une étude de l'organisme Santé publique France publiée ce 19 février. Le professeur Xavier Laqueille, chef de service d'addictologie au centre hospitalier parisien Sainte-Anne nous livre son éclairage sur le sujet.

Fini le temps où la bouteille de vin trônait sur la table à manger, à tous les repas, dans les chaumières, voire dans les cantines scolaires. La consommation d'alcool des Français a fortement chuté ces dernières années : elle est ainsi passé de 26 litres d'alcool pur par an et par personne âgée de 15 ans et plus en 1961, à 11,7 litres en 2017, selon une étude de Santé publique France. Une bonne nouvelle, et pourtant l'alcool reste un "fardeau sanitaire". 

Les chercheurs estiment notamment que 41.000 décès étaient attribuables à l’alcool en 2015 : 30.000 chez l’homme et 11.000 chez la femme, soit 7% des décès du pays (11% chez les hommes, 4% chez les femmes). "C’est plus que ce qui est observé dans nombre d’autres pays européens", alertent-ils.

Comment l'expliquer ? Et surtout comment y remédier ? Pour y répondre, nous avons interrogé le chef du service d'addictologie de l'Hôpital Sainte-Anne à Paris.

L'alcool est culturellement admis en France"- Dr Xavier Laqueille, chef du service addictologie - Centre hospitalier Saint-Anne - Paris

Les dangers de l'alcool sont bien connus. L'alcool peut tuer directement en attaquant le foie et en déclenchant notamment cirrhoses ou cancers. Mais c'est aussi et surtout "un facteur de vulnérabilité et d’aggravation des autres pathologies", nous explique le professeur Xavier Laqueille, comme d'autres cancers, des ACV ou encore des maladies hypertensives. "Il peut aussi y avoir des complications neurologiques et des complications psychiatriques".

Si pendant de nombreuses années, l'on a cru qu'un verre de vin ou deux par jour était bon pour la santé, les avancées médicales ont démontré qu'il en était tout autre. "Les minimes et très sélectifs effets protecteurs de l’alcool sont réduits à néant par ses effets délétères" confirment aujourd'hui Christophe Bonaldi et Catherine Hill, les auteurs. 

N'en déplaise au président de la République, qui affirmait en marge du Salon de l'agriculture 2018 que "deux verres de vin par jour, cela va encore." "Moi, je bois du vin le midi et le soir. Je crois beaucoup à la formule de Georges Pompidou : 'N’emmerdez pas les Français'", avait-il ajouté. Si la séquence avait fait hurler de nombreux médecins, Xavier Laqueille estime surtout que cette sortie était politique. "Elle reflète juste l'état d'esprit des Français."  "Quand on regarde les consommations importantes d'alcool en Europe, ça a toujours été les pays du sud de l’Europe. L'Italie, la France, l'Espagne, parce que ce sont des pays viticoles. C’est historique", avance le professeur Laqueille. "L’alcool y est culturellement admis."

De l'interdiction de la vente d'alcool aux mineurs à la loi Évin, les modes de consommation des nouvelles générations ont toutefois évolué et les croyances sur les bienfaits du vin sont dorénavant limités à l'ancienne génération. Aujourd'hui, "les consommations quotidiennes d’alcool s’observent essentiellement chez les 65-75 ans (26%)", comme l'indique l'étude, quand "elles ne sont que 2,3% chez les 18-24 ans".

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Les jeunes seraient-ils exempts de tout problème lié à l'alcool pour autant ? Non, nous répond le docteur Laqueille. Car si les modes de consommation ont changé, ils ne sont pas forcément plus sains : les jeunes boivent moins souvent que leurs aînés mais les quantités ingurgités sont bien plus importantes - ce qu'on appelle le "binge drinking", la "cuite express" en français. "Les ivresses régulières  - au moins dix ivresses au cours des 12 derniers mois - s’observent principalement chez les jeunes de 18 à 24 ans et concernent 19,4% d’entre eux en 2017, contre moins de 1% des plus de 55 ans", soulignent les chercheurs. 

"Ça m’inquiète", reconnaît l'addictologue, "parce que ça fait le lit d’une dépendance à l’alcool à plus long terme." Ce spécialiste a été très surpris de découvrir dans son service de très jeunes patients qui venaient pour soigner leur dépendance à l'alcool. "Il y a par exemple des cas d’intoxication importante chez des élèves brillants. Ce sont des cas auxquels on n’était pas confrontés avant." Il dresse un parallèle entre alcool et cannabis : "Il y a une perte de contrôle, la découverte de certains effets, le recherche de certains effets euphorisants. C’est une recherche de l’ivresse qui est socialement très acceptée donc cela touche des milieux très larges."

Le contexte festif ne peut en aucun cas justifier de telles pratiques. "En clinique, tout le monde a une bonne raison. Ce sont des consommateurs pathologiques qui ont tendance à banaliser, justifier leur consommation." Le problème, c'est que la prévention fait encore défaut pour les populations les plus jeunes. "Une information précoce sur la toxicité des produits", est nécessaire. "Les enfants sont informés sur les effets du tabac, des drogues, mais pour l’alcool c’est plus difficile, notamment parce qu'on en boit partout." 

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Des politiques publiques efficaces ?

Au-delà d'une meilleure prévention, un repérage précoce par le corps médical est aussi essentiel. "Les choses évoluent dans le bon sens", rassure le chef de service. Que ce soit dans la société - "par exemple, les médecins généralistes qui avaient tendance à sous-estimer cette problématique, s’en emparent aujourd’hui" - ou en termes de politique publique. 

"Des efforts constants sont menés depuis une quarantaine d’années sur les questions d’addictologie", souligne le professeur. "Dans tous les hôpitaux, vous avez des études de liaison en addictologie, c’est-à-dire que vous avez des équipes regroupant des addictologues, médecins et infirmiers, qui vont dans des services médicaux pour aborder les problématiques des patients hospitalisés sous le prisme de l’alcool."

15% des patients seraient concernés par des facteurs aggravants. "La durée moyenne de séjour d’un patient qui vient pour une prothèse de hanches va être de cinq jours, quand il est alcoolo-dépendant, cela passe à 10 jours. Beaucoup de maladies vont être plus longues à soigner." Un argument de plus en faveur d'une action des politiques publiques : "le coût de l’alcool, on commence à le connaître, l’impact économique est aujourd'hui pris en compte."

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