L'eau minérale en bouteille contient-elle 24.000 produits chimiques et des perturbateurs endocriniens ?

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À LA LOUPE – Sur Facebook, de nombreuses pages dédiées à la santé relaient les conclusions d'une inquiétante étude allemande. LCI a retracé le chemin de ces messages alarmistes, réfutés depuis… Presque dix ans.

Faut-il se méfier de l'eau en bouteille ? Si l'on en croit certaines publications, partagées sur Facebook, la prudence est de mise. On y trouverait en effet "plus de 24 000 produits chimiques, y compris des perturbateurs endocriniens". 

L'article relayés par les internautes donne davantage de détails : ce chiffre nous viendrait d'une étude allemande, pour laquelle des chercheurs ont réalisé des essais "sur 18 eaux en bouteille à la recherche de la présence de perturbateurs endocriniens." Résultat ? "En utilisant un ensemble de pointe d’analyse biologique et de spectrométrie de masse à haute résolution, l’équipe a identifié 24.520 produits chimiques présents dans l’eau testée."

Qui relaie ces conclusions ? Des pages Facebook très suivies, mais peu fiables en apparence. La dernière en date, qui affiche 160 000 "likes", se nomme "Vraie Pharmacie". Il y a quelques mois, début avril, c'en est une autre, "Santé Nutrition" (suivie par 1 050 000 personnes), qui tirait la sonnette d'alarme. Les deux pages renvoient vers un même article, publié sur le site de Santé Nutrition en 2016. Pas de mentions légales, aucune signature, pas d'adresse de contact… 

En pied de page sur le site, une précision incite tout de même l'internaute à la retenue : "Toutes les informations, données et éléments contenus, présentés, ou fournis sur Santé Nutrition sont à usage éducatif uniquement. Cela ne doit pas être interprété ou destiné à fournir des conseils médicaux. Les décisions que vous faites au sujet de la santé de votre famille sont importantes et doivent être prises en consultation avec un professionnel de santé compétent. Nous ne sommes pas médecins et nous ne prétendons pas l'être."

Une étude datée… de 2009 !

Quelques passages sur un moteur de recherche permettent d'observer que divers sites reprennent les résultats de l'étude allemande, alertant les consommateurs sur les dangers potentiels des eaux en bouteille. Lorsque l'on s'intéresse aux spécialistes à l'origine de ces travaux, les professeurs Martin Wagner et Jörg Oehlmann, on découvre qu'ils ont publié leurs conclusions en 2009

À l'époque, il n'est pas question de produits chimiques par milliers : leurs recherches portent en effet sur la présence de perturbateurs endocriniens. La presse s'en fait alors l'écho, "Faut-il bannir les bouteilles d'eau en plastique ?", s'interroge par exemple Le Figaro. Il ne faut que quelques semaines pour voir les résultats de l'étude allemande dénoncés. Par l'Institut fédéral d'évaluation des risques (BfR) tout d'abord, qui publie outre-Rhin un communiqué et met en cause la méthodologie des deux chercheurs, mais aussi par les autorités sanitaires françaises.

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En 2009, l'actuelle Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses) n'existe pas encore. C'est donc un expert partenaire de l'Afssa, l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments, qui réagit. Dans une tribune (précédée d'un communiqué), le professeur en toxicologie Jean-François Narbonne livre une analyse sans concession. Concernant la méthode, le test utilisé " n’est pas adapté pour tester les eaux potables", sans parler des résultats obtenus, "totalement irréalistes car comparables à des rejets industriels". En définitive, il assure que le test utilisé se révèle "totalement inadéquat pour mesurer les contaminations en perturbateurs endocriniens dans les eaux potables".

24 000 produits chimiques ?

Les articles relayés sur les réseaux sociaux ne mentionnent pas uniquement la présence de perturbateurs endocriniens. Ils s'émeuvent en effet du fait que les chercheurs allemands, toujours eux, ont "identifié 24.520 produits chimiques présents dans l’eau testée". Il n'y a aucune trace d'un tel chiffre dans l'étude de 2009, passée au crible par le professeur Narbonne, et pour cause : les auteurs ont poursuivi leurs travaux, et dévoilé quelques années plus tard, en 2013, une nouvelle salve de résultats dans une autre publication

En anglais, ce document se révèle très technique et détaille autant la méthodologie que les conclusions des chercheurs. Quel crédit apporter à ces travaux ? Faut-il les accueillir avec les mêmes réserves que pour l'étude de 2009 ? Pour en juger, LCI a demandé son avis à un scientifique, membre d'une agence de sécurité sanitaire. Il se souvient des controverses autour de la méthodologie du duo allemand, et note que cette nouvelle étude, dévoilée 4 ans plus tard, "a essayé de combler les lacunes" qui avaient été soulignées.

D'emblée, il précise que le chiffre de 24.520 ne correspond pas à un nombre de substances chimiques. "C'est en réalité un total de pics observés avec leurs détecteurs, des pics qui correspondent à des signaux électriques et qui sont ensuite analysés et comparés pour identifier des molécules." Il s'agit là d'une technique encore peu développée "d'analyse de spectrométrie de masse haute résolution", différente de celles utilisées par les autorités sanitaires lorsqu'elles cherchent à contrôler la qualité des eaux embouteillées. 

Si le nombre de "pics" observés est très élevé, les chercheurs allemands n'ont isolé avec une quasi-certitude qu'une seule substance suspecte, sous forme de traces : le DEHF abréviation anglaise de di(2-ethylhexyl) fumarate. Il faut noter que les auteurs de l'étude restent prudents, car ils n'expliquent pas la présence de cette molécule et ne peuvent, comme ils l'avouent eux-mêmes "que spéculer sur son origine dans de l'eau en bouteille". 

En résumé, il est totalement faux de mentionner une présence de 24.500 produits chimiques. Concernant les perturbateurs endocriniens, les scientifiques restent prudents et ne peuvent aujourd'hui pas attester que les eaux en bouteille en contiennent. L'amélioration des méthodes de détection, qui continuent à se perfectionner, permettront peut-être à l'avenir d'établir d'éventuels liens avec les plastiques qui composent les bouteilles (et les emballes agroalimentaires au sens large).  

Des produits rigoureusement contrôlés

Pour les industriels, les rumeurs liées à aux risques sanitaires sont monnaie courante. Béatrice Adam, déléguée générale de la Maison des eaux minérales naturelles, souligne à LCI qu'il s'agit de "l’un des produits alimentaires les plus contrôlés". Elle ajoute que "les embouteilleurs réalisent plusieurs milliers de contrôles chaque année depuis la source jusqu’à l’embouteillage. Les Agences régionales de santé (ARS) assurent également le contrôle sanitaire des eaux conditionnées. Ce contrôle comprend notamment l’inspection des installations, le contrôle des mesures de sécurité sanitaire mises en œuvre par l’exploitant et la réalisation d’un programme d’analyses de la qualité de l’eau."

La Direction générale de la santé (DGS) confirme que des normes strictes sont respectées. Suivant les dispositions prévues par le Code de la santé publique,  le contrôle sanitaire comprend notamment  "l'inspection des installations, le contrôle des mesures de sécurité sanitaire mises en œuvre par l’exploitant", mais aussi "la réalisation d’un programme d’analyses de la qualité de l’eau depuis la ressource jusqu’au conditionnement de l’eau en bouteille ou en bonbonne". Au total, conclut la DGS, "plus de 70 paramètres réglementés peuvent être recherchés. Il s’agit notamment de paramètres microbiologiques, de paramètres physicochimiques (généraux, minéraux et organiques) et de paramètres indicateurs de radioactivité".

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