L'Inde peu touchée par l'épidémie ? Gare aux messages relativistes

L'Inde peu touchée par l'épidémie ? Gare aux messages relativistes

DÉNI - De nombreux internautes jugent catastrophiste le récit de la situation vécue actuellement par l'Inde. Ils relativisent l'impact de l'épidémie de Covid-19 en s'appuyant sur des indicateurs peu pertinents.

Dans la presse indienne, le ton est grave. Le pays fait face à "la crise sanitaire la plus dévastatrice qu'il ait jamais connue", rapportait il y a une semaine le Hindustan Times. Un constat dramatique qui ne fait que s'aggraver au fil des jours. En l'espace de deux mois, le nombre de décès du Covid rapportés quotidiennement a explosé, passant d'une centaine à plus de 3600 pour la seule journée du 28 avril. 

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L'OMS décrit une situation "plus que déchirante" et soutient faire "tout ce qu'elle peut", en fournissant notamment "du matériel et des équipements essentiels", des concentrateurs d'oxygène notamment. Pour autant, à en croire des internautes, l'intensité de l'épidémie dans le pays doit être relativisée. Un argument est repris très largement : le fait que l'Inde compte plus d'1,3 milliard d'habitants. Inutile donc de s'alarmer pour "200.000 morts Covid en 15 mois", soutiennent certains. En quelques clics, on découvre d'autres messages, rapportant qu'en France la mortalité est 10 fois supérieure depuis le début de la crise sanitaire. Le récit des médias est présenté comme une "supercherie", un discours relativiste qui semble faire abstraction des récentes données épidémiologiques et des innombrables témoignent récoltés sur place.

Une dégradation majeure et rapide

Si l'on rapporte le nombre de morts du Covid en Inde à sa population globale, il est exact que le ratio est inférieur à celui observé dans de nombreux pays, dont la France. Quand 155 décès sont à déplorer dans l'Hexagone pour 100.000 habitants, ce chiffre passe à "seulement" 15 en Inde. Un constat qui peut s'expliquer de diverses manières. Tout d'abord, le fait que l'épidémie touche de manière différente toutes les régions de l'Inde : à l'échelle d'un si grand territoire, l'impact du virus n'est pas identique. Par ailleurs, il faut souligner que jusqu'au printemps cette année, le pays traversait la pandémie de manière plutôt sereine.

Atteint à la mi-septembre 2020, le pic de la première vague avait été négocié par le système de santé, avant qu'une longue décrue des contaminations et des décès ne s'amorce. La vie était presque redevenue normale pour la population, avec la réouverture des boîtes de nuit, des salles de sport, des centres commerciaux et une affluence retrouvée dans les marchés, où s'agglutinent les clients. L'aggravation de la situation se révèle assez récente, avec une flambée des contaminations et des décès. Le variant dit "indien", présenté comme un "double mutant" se trouve dans le viseur, fortement suspecté d'être à l'origine de cette flambée épidémique. Les médias rapportent par ailleurs que la tenue de multiples fêtes religieuses ce printemps a pu multiplier la propagation du virus, tout comme le maintien de scrutins régionaux concernant des millions d'électeurs.

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Un autre élément doit inciter à la vigilance lorsque l'on se penche sur les statistiques de mortalité en Inde, le fait que les chiffres soient assez largement sous-évalués. Directeur du Center for Disease Dynamics, Economics and Policy à New Delhi, Ramanan Laxminarayan a confié à CNN qu'il est "bien connu" en Inde "que le nombre de cas et les chiffres de mortalité sont sous-estimés, ils l'ont toujours été". Un point de vue partagé par de nombreux experts, et qui peut s'expliquer par divers facteurs. Outre le déni des responsables politiques et médicaux, qui sous-estimeraient le véritable bilan, la mauvaise qualité des tests est parfois invoquée. Des décès seraient par ailleurs passés sous silence par des familles, ces dernières mettant en avant un sentiment de honte. 

 "L'année dernière, nous avons estimé que seulement une infection sur 30 environ était détectée par des tests, de sorte que les cas signalés sont une grave sous-estimation des vraies infections", ajoute Ramanan Laxminarayan. Dans les colonnes du New York Times, l'épidémiologiste Bhramar Mukherjee glisse qu'avec ses confrères, il estime "le nombre réel de décès est de deux à cinq fois supérieur à ce qui est rapporté". Fin connaisseur de l'Inde, ce spécialiste qui travaille à l'université du Michigan évoque des "données massacrées" et laisse entendre que les chiffres officiels sont à prendre avec d'extrêmes pincettes. Les récits des personnes qui témoignent sur place viennent d'ailleurs accréditer la thèse d'une épidémie plus virulente que ne le traduisent les statistiques.

Des scènes de chaos

Totalement saturés, les hôpitaux indiens manquent de tout, en particulier dans la capitale New Delhi. Lits, médicaments, mais surtout oxygène, la pénurie poussent les établissements à refuser des patients, incapables d'assurer la prise en charge des personnes infectées.  Les États-Unis ont d'ores et déjà proposé leur aide, tandis qu'une première livraison de matériel a décollé du Royaume-Uni. La France n'est pas en reste : LCI rapportait cette semaine qu'un envoi de huit unités de production d'oxygène et de conteneurs d'oxygène était en préparation, permettant d'alimenter jusqu'à 10.000 patients sur une journée. Auquel s'ajoute la fourniture de matériel médical spécialisé comme des respirateurs.

La mortalité massive du Covid se traduit de manière très concrète ces dernières semaines. Les services funéraires sont incapables de faire face à l'afflux des corps, obligeant à investir parkings et terrains vagues. "Nous commençons au lever du soleil et les crémations se poursuivent au-delà de minuit", assurait un prêtre de New Delhi ces derniers jours. Si des bûchers à ciel ouvert sont courants chez les Hindous, les rites funéraires ne peuvent être réalisés comme à l'accoutumée. Certains en viennent même à craindre un manque de bois, en raison des innombrables crémations.

Les autorités ne tiennent aujourd'hui pas de discours alarmistes, elles reconnaissent les difficultés auxquelles elles font face. Conseiller scientifique en chef du gouvernement, le professeur K. Vijay Raghavan a certifié que "le gouvernement central et les gouvernements des États ont déployé des efforts considérables pour renforcer les infrastructures hospitalières et de soins de santé au cours de la première vague". Pour autant, "lorsque cette vague a décliné, peut-être qu'il en est allé de même avec le sentiment d'urgence pour poursuivre le travail". Si la seconde vague a peut-être été négligée, il n'est selon lui "simplement pas possible d'amplifier les capacités d'un système de santé publique en un an à un niveau suffisant pour faire face à ce que nous observons aujourd'hui"

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