Loto, jeux de grattage : que se passe-t-il dans le cerveau des joueurs compulsifs ?

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La privatisation de la FDJ

SANTÉ - Certains spécialistes des addictions redoutent que le nouveau modèle économique de l'entreprise entraîne un recul des efforts en matière de lutte contre l'addiction aux jeux d'argent, qui concernerait pas moins de 1,2 million de personnes dans l'Hexagone. Pour savoir sur ce qu'il se passe dans le cerveau des joueurs compulsifs, LCI a interrogé Jocelyne Caboche, directrice de recherche (Cnrs), au laboratoire Neurosciences de l'Institut de biologie Paris-Seine.

En choisissant de privatiser la Française des jeux (FDJ), le gouvernement fait craindre un recul des efforts en matière de lutte contre l'addiction. Au-delà des considérations économiques, se pose en effet des questions de santé publique. En France, l’addiction aux jeux d’argent toucherait pas moins de 1,2 million de personnes, selon les derniers chiffres de l’Observatoire des jeux (ODJ).

Mais qu'entend-on exactement par addiction ? Comme le stipule le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSMV), élaboré par l'Association américaine de psychiatrie et qui fait office de référence, trois critères bien précis permettent de diagnostiquer cette pathologie : la perte de contrôle à l'usage d'une drogue ou d'un comportement, la recherche et prise compulsives malgré la connaissance des conséquences nocives et la rechute même après des années de sevrage.

Alors que le compte à rebours de la privatisation de la FDJ est lancé, certains spécialistes redoutent que le nouveau modèle économique de l'entreprise entraîne un recul des efforts en matière de lutte contre l'addiction. Pour en savoir plus sur les mécanismes cérébraux à l’œuvre chez ces joueurs compulsifs, LCI a contacté Jocelyne Caboche, directrice de recherche (Cnrs), au laboratoire Neurosciences de l'Institut de biologie Paris-Seine, spécialiste 

LCI : Pouvez-vous nous décrire les mécanismes cérébraux à l’œuvre chez les joueurs compulsifs ?

Jocelyne Caboche : Le jeu pathologique, comme l'addiction à certaines substances, va détourner des circuits neuronaux appelés "circuits de la récompense". En activant, avec une puissance supérieure à celle des récompenses classiques, le taux de dopamine, une molécule naturellement impliquée au quotidien dans la motivation et la récompense, le jeu pathologique  -comme les substances (drogues, alcool, cigarettes...)-, vont en quelque sorte "hacker" ces circuits neuronaux. La corruption de ces mécanismes a une incidence progressive et insidieuse sur le comportement associé aux récompenses naturelles. Le plaisir du quotidien va de ce fait perdre peu à peu de sa valeur.

Dans le cas du jeu pathologique, la récompense est le gain attendu. Mais les neurones dopaminergiques sont également sensibles à d'autres attributs associés à cette récompense, tels que l'incertitude, le risque ou la nouveauté. Des expériences ont été menées sur des individus volontaires, à qui on a demandé de jouer à des jeux d’argent sur une tablette pendant qu'on leur faisait passer un scanner. On peut voir s’allumer les régions cérébrales associées à la libération de dopamine au sein des circuits de la récompense,  de façon un peu moins fortes qu’avec des substances, mais quand même de manière assez élevée. Quand une récompense (argent) n’est pas attendue mais obtenue, la dopamine est fortement activée, tandis que lorsque cette récompense est attendue et qu’elle n’arrive pas, on observe une baisse de la dopamine. Cela explique la nécessité de recommencer à jouer  pour tenter de retrouver la récompense.

Sait-on ce qui fait qu'une personne développe, ou non, une addiction incontrôlable ? Est-ce que la génétique joue un rôle ?

Jocelyne Caboche : Nous ne sommes pas tous égaux face à l’addiction. Il existe en effet des prédispositions qui sont associées à des mutations au niveau de certains gènes. Il y a aussi ce qu'on appelle des facteurs épigénétiques qui sont liés à l’environnement parental ou social, au stress. Ces facteurs sont des marques chimiques qui vont déposer une empreinte sur l’ADN, empreinte qui pourra se manifester au cours de la vie, face à une exposition soutenue à une substance ou un comportement, comme par exemple les jeux d'argent. L'épigénétique pourrait être également transmissible, donc héréditaire, mais ce point est encore débattu. Ce qu'on peut dire, en revanche, c'est qu’un enfant qui a grandi entouré de personnes aux comportements addictifs, quel qu’il soit, peut avoir une prédisposition. Enfin la prédisposition est d'autant plus grande que la première exposition a eu lieu chez l'enfant ou l'adolescent, à des stades ou le cerveau n'est pas encore mature. 

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Jocelyne Caboche : Les addictions peuvent être considérées comme des formes pathologiques de mémoire, des mémoires néfastes, mais robustes, persistantes et souvent très liées à un contexte. Ainsi, des études d’imagerie cérébrale chez l'homme, indiquent que l'exposition aux drogues produit une augmentation de marqueurs de la dopamine, au sein des circuits de la récompense, de façon durable, puisqu'on peut les retrouver  même plusieurs mois après un sevrage. Ces marqueurs peuvent, en outre, être retrouvés chez des personnes qui ont un comportement incontrôlé face à des jeux d'argent, des expositions soutenues à des écrans et à des jeux vidéo, voire même à des films pornographiques. Pour retrouver la même sensation, il faut augmenter la dose ou la récompense - s’il s’agit d’un jeu d’argent, en misant de plus en plus - pour élever le niveau de dopamine. Si l'accès aux drogues ou à ces comportements addictifs est empêché (ou lors d'un sevrage), un trouble dépressif peut être observé avec une baisse importante de sérotonine, une molécule associée au bien-être et au bonheur et que l'on cible dans les traitements thérapeutiques de la dépression. 

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