Le paracétamol est-il cinq fois plus cher en France que chez nos voisins espagnols ?

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MÉDOCS - Depuis quelques jours, un post comparant le prix du paracétamol en France et en Espagne fait vivement réagir les internautes. En France, nous le payerions cinq fois plus cher. Si cela est vrai pour les médicaments remboursés par la Sécurité Sociale, certains laboratoires proposent des prix défiant toute concurrence et s'alignent sur l'offre espagnole. On vous prévient tout de suite, cela n'a rien à voir avec les génériques. Explications.

"Ne pensez-vous pas que l'on ne ne se moque pas un tout petit peu dans ce cher, très cher pays des droits de l'homme ?", interroge sur Twitter un internaute. Pour illustrer son propos, il poste une photo : à gauche, une boite française de comprimés de Doliprane, de l'autre, une boîte de paracétamol du laboratoire espagnol Cinfa. En France, la boîte de 8 comprimés de 1 gramme de paracétamol coûterait 2  euros, en Espagne, pour le même prix, on pourrait acheter une boîte de 40 comprimés de même dosage.

Le tweet a été partagé plus de 1100 fois depuis le 5 août.

On retrouve le même post sur Facebook et notamment sur la page "Patriotes en Colère". Depuis le 10 août, il comptabilise plus de 900 réactions et a déjà été partagé plus de 3300 fois.

Les données ont de quoi interroger. Vérification faite, une boite de Doliprane de 8 comprimés de 1 gramme coûte 2,18 euros en pharmacie. En Espagne, la boite de paracétamol Cinfa (40g) revient à 2,50 euros. Alors pourquoi une telle différence de prix avec nos voisins ?

Des boites de 8 grammes maximum en France

La première explication repose sur une économie d'échelle. En France, les boites de paracétamol non associé ne peuvent excéder les 8 grammes, le coût de revient d'un cachet est donc supérieur, puisqu'il faut prendre en compte le coût de l'emballage (27 cents pour un cachet français contre 6 cents en Espagne dans l'exemple donné). Une boite de paracétamol de 20 comprimés de 1 gramme de la même marque espagnole, Cinfa, coûte ainsi 1,90 euros, soit plus cher au gramme que la boite de 40 comprimés.

On vous l'accorde, cela n'explique qu'une infime partie de la différence de prix mais doit être noté. Pourquoi un tel choix ? Il s'agit là d'une décision de santé publique. "Il est plus intelligent de vendre des boites de 8 grammes, estime Dr. Destailleur, médecin au Centre Hospitalier de Seclin (Nord), car il s'agit de la limite avant que la dose soit létale. Il est assez courant de voir - notamment chez les adolescents - une personne qui souhaite se suicider, vider une boite de médicaments." Avec 8 grammes de paracétamol, le risque est donc limité. Une surdose de ce médicament peut être toxique pour le foie et causer une hépatite fulminante. Il est d'ailleurs "le deuxième médicament à l’origine des appels au Centre antipoison de Paris, derrière le bromazépam (...) en cas d’ingestion volontaire, (et) le premier médicament pour les expositions accidentelles", selon un observatoire multisources des intoxications aiguës en Île-de-France.

Un cas médiatique récent illustrait ce risque : le décès de Naomi Musenga, dont l’appel de détresse avait été négligé par une régulatrice du Samu, est la conséquence d'"une intoxication au paracétamol absorbé par automédication sur plusieurs jours. 

En Espagne, les boites de 40 grammes ne sont d'ailleurs pas disponibles sans ordonnance.

Un coût de vente en pharmacie supérieur

Autre élément qui explique partiellement cette différence de prix : "l'honoraire de dispensation", autrement dit  la rémunération du pharmacien. Pour tous les médicaments remboursés par la Sécurité Sociale, les pharmaciens touchent 1,02 euro par boite vendue, on parle d'honoraire par conditionnement. Cet honoraire vise à valoriser les conseils aux patients ainsi que l'analyse de l'ordonnance. Des honoraires supplémentaires peuvent être affectés pour certains médicaments spécifiques mais cela n'est pas le cas pour le paracétamol. 

En France, cet honoraire représente un coût fixe et vaut pour tous les médicaments remboursables, qu'ils soient prescrits ou non. Ainsi, même si vous achetez du paracétamol en automédication, l’honoraire au conditionnement s’applique. Pour une boite vendue à 2,18 euros, près de 50% revient donc à l'officine. En Espagne, ces prix varient et sont surtout plus faibles. Pour la boite de paracétamol Cinfa, présentée en introduction, le prix de vente de laboratoire (PVL) est de 1,60 euro, auquel s'ajoute 10 centimes de taxes et 80 centimes d'honoraire de dispensation (1,60 + 0,10 + 0,80 = 2,50 euros). Là encore, la différence se compte en centimes et n'explique pas tout.

Pas d'inscription au répertoire des génériques en France

Contrairement au paracétamol Doliprane, la boite du laboratoire Cinfa est un générique. Est-ce donc là l'explication ? Pas vraiment, une boite de paracétamol d'Efferalgan de 40 comprimés effervescents de 1 gramme - la marque Doliprane n'est pas vendue en Espagne - est disponible là aussi à 2,50 euros de l'autre côté des Pyrénées.

En France cependant, les différences de prix entre génériques et princeps sont notables : "il y a une décote de 60% du prix", nous indique Georges Kalligeros, chargé d'affaires réglementaires au laboratoire Alter. Ainsi si l'on prend le médicament Irbésartan, un antihypertenseur, une boite de 30 comprimés de 75 mg coûtera en officine 6,46 euros pour la marque Aprovel de Sanofi contre seulement 4,93 euros pour le générique du laboratoire Accord Healthcare. Tous deux sont remboursés par la Sécurité Sociale (65% de remboursement que complètent les mutuelles à 100%, comme pour le paracétamol)

Mais étrangement, le laboratoire espagnol Alter vend  en France son paracétamol générique au même prix que ses concurrents des laboratoires Sanofi (Doliprane) ou Upsa (Efferalgan). En clair, on n'observe aucune différence de prix entre le générique et le princeps. Cette anomalie avait été soulignée en 2013 par l'Autorité de la Concurrence, elle dénonçait  notamment le fait que "le paracétamol est substitué légalement partout en Europe, à l'exception de la France. Ceci n'est pas anodin, étant donné que le Doliprane (spécialité de paracétamol fabriquée par Sanofi-Aventis), était le cinquième médicament le plus remboursé en France en 2012, avec un montant total de remboursement de 276 millions d'euros."

Pourtant six ans plus tard, aucun médicament ayant comme seul principe actif du paracétamol n’est présent dans le répertoire des médicaments génériques, de l'agence Nationale de Sécurité du Médicament (ANSM). Interrogées sur cette absence, ni l'ANSM, ni le Comité économique des produits de santé (CEPS) - l'organisme gouvernementale chargé de fixer le prix des médicaments -, ni le ministère de la Santé, n'ont répondu à nos sollicitations. En 2013, les laboratoires et le CEPS s'étaient accordés uniquement sur une baisse des prix.

Pour Pierre-Olivier Variot, vice-président de l'union des Syndicats de Pharmaciens d'Officine, cet alignement entre génériques et princeps résultent de tractations entre le gouvernement et les grands laboratoires français. "C'est une décision politique, qui dépend du ministère de la Santé", ajoute Georges Kalligeros. Du côté du laboratoire, on avoue s'aligner de fait sur les prix plafonds imposés par le gouvernement et remboursés par la Sécurité Sociale.

Plusieurs analystes ont expliqué cette exception par des arguments économiques. L'économiste de la santé Claude Le Pen estimait dans les colonnes du Figaro il y a déjà quelques années que "le paracétamol n'est pas substituable en France, mais, c'est essentiellement pour préserver l'emploi. La production du Doliprane de Sanofi, en Rhône-Alpes et celle de l'Efferalgan chez BMS, ex-Upsa (redevenu UPSA depuis, ndlr), à Agen, préserve des centaines d'emplois". Aujourd'hui, on peut même parler de milliers d'emplois. Est-ce juste et profitable à long terme ? La question mérite d'être posée.

Du paracétamol à moins de 50 centimes disponible en France

Sommes-nous donc condamnés à payer en France le paracétamol au prix fort ? Si l'on souhaite bénéficier du remboursement, malheureusement oui, mais en automédication, il est possible de trouver des tarifs bien plus intéressants. Plusieurs laboratoires ont fait le choix de ne pas demander le remboursement pour certains de leurs médicaments auprès de la Haute Autorité de Santé, ce qui leur permet de vendre leurs produits à prix libre. 

En France, il y a près de 120 médicaments à base de paracétamol sans association, selon la base de données publiques des médicaments. Parmi eux, une petite centaine bénéficie d'un remboursement (à hauteur de 65%, hors mutuelle) : 76 sont vendus à 2,18 euros les 8 grammes, une vingtaine sont vendus un peu plus cher, par exemple lorsqu'il s'agit de suppositoires. Près de 20 autres sont commercialisés à prix libre, parfois pour augmenter leur marge, mais aussi dans certains cas, pour permettre de proposer des tarifs bien plus bas. 

Tout d'abord, l'honoraire de dispensation ne s'applique pas pour ces produits, bien que les officines prélèvent évidemment une marge. Surtout, certains laboratoires misent sur des achats en automédication, sans ordonnance. Certains princeps, qu'ils s'agissent de Doliprane ou d'Efferalgan sont donc disponibles à moins de 2 euros. Certains génériques, comme des comprimés de la marque Arrow, ne dépassent même pas les 50 centimes la boite de 8 grammes. Un prix inférieur aux prix appliqués en Espagne !

Une bonne nouvelle pour notre portefeuille, mais pas de quoi cependant faire baisser la note de la Sécurité sociale... 

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