Pourquoi est-il trompeur de dire qu'il "a fallu 70 ans" pour juger la chloroquine "toxique" ?

Utilisée largement durant l'après-guerre, la chloroquine reste toujours prescrite pour traiter certaines pathologies.

CONFUSIONS - Des internautes ironisent sur l'interdiction de l'hydroxychloroquine pour traiter le Covid-19, alors que cette molécule est utilisée depuis des décennies. Leurs messages trompeurs traduisent une méconnaissance du fonctionnement des autorités sanitaires.

Les Français iront-ils tous se faire vacciner ? Sans doute pas. Des internautes sont nombreux en ligne à assurer s'y refuser, et n'hésitent pas à faire preuve d'ironie pour le faire savoir. Un message circule ainsi en masse sur Facebook, où il a déjà été repartagé près de 6.000 fois. On peut lire le texte suivant : "Je suis pour me faire vacciner, mais j'attendrai 70 ans de plus par principe de précaution, vu qu'il a fallu 70 ans pour s'apercevoir que la chloroquine était toxique... !" Une référence directe à l'interdiction d'utiliser l'hydroxychloroquine dans le cadre du Covid-19, bien que cette molécule soit connue et utilisée depuis des décennies par les médecins. 

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Des médicaments toujours utilisés

Avant toute chose, il faut signaler que cette publication confond la chloroquine et l'hydroxychloroquine, des molécules proches mais pas identiques. Dans le cadre de l'épidémie de Covid-19, seule l'hydroxychloroquine a d'ailleurs été pressentie comme un traitement possible. Libération souligne à dessein que ces molécules "sont des dérivés de synthèse de la quinine, isolée par des pharmaciens français au début du XIXe siècle". Et que "la chloroquine a de longue date été utilisée comme un traitement contre le paludisme". Pour autant, "des mutations de cette maladie l’ont progressivement rendue résistante à ce traitement". 

Il est donc tout à fait exact d'évoquer le fait que ces traitements soient vieux de plusieurs dizaines d'années, d'autant que leur usage n'est aujourd'hui pas interrompu. Au fil du temps, leurs propriétés ont été utilisées pour apporter des réponses thérapeutiques à d'autres pathologies, c'est pourquoi la chloroquine et l'hydroxychloroquine peuvent être prescrites de nous jours pour soigner des cas de lupus, de polyarthrite rhumatoïde, ou bien encore dans le cadre de la prévention des lucites.

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Affirmer qu'il a fallu 70 ans pour juger toxique ces molécules est faux. En effet, un médicament ne peut pas être introduit sur la marché et utilisé pour une multitude de traitements. Le fonctionnement des autorités de santé est très strict, et le Conseil national de l'Ordre des médecins rappelle que des autorisations de mise sur la marché (AMM) sont nécessaires. Elles précisent les "indications thérapeutiques", mais pas seulement : une AMM "inclut également la posologie, les contre- indications, les précautions d’emploi ou encore les effets indésirables". Et de souligner que "toute prescription qui ne respecte pas l’ensemble de ces critères est donc considérée comme hors autorisation de mise sur le marché".

Utilisée depuis des années pour des pathologies bien précises, l'hydroxychloroquine ne peut donc pas être dégainée en un instant pour soigner des patients atteints d'un nouveau virus. Afin que son usage soit possible, il est nécessaire qu'une autorisation spécifique soit accordée, validée par l'Agence nationale de sécurité du médicament, l'ANSM. Pressentie comme utile contre le Covid, l'hydroxychloroquine a finalement été jugée inefficace à la suite d'une série d'études. En conséquence, le Haut conseil de santé publique a indiqué en mai qu'elle ne devait plus être utilisée dans le cadre de l'épidémie. 

L'éternelle balance bénéfice-risque

Actuellement, il est inexact d'affirmer que l'hydroxychloroquine est jugée "toxique". En charge de garantir la sécurité des médicaments, l'ANSM veille également à ce qu'ils soient utilisés dans un cadre précis. Ce qui peut l'amener à juger une molécule utile pour traiter une pathologie, et inutile pour une autre. Elle doit toujours prendre ses décisions en fonction du bénéfice-risque pour le patient : si un médicament provoque des effets secondaires majeurs mais qu'il est le seul à pouvoir éviter la mort d'un patient, il pourra ainsi être autorisé.

En revanche, si une molécule apporte des bénéfices très limités pour combattre une maladie et qu'elle entraîne d'importants désagréments, il est peu probable qu'une autorisation de mise sur le marché soit délivrée. À l'avenir, rien n'exclut que la chloroquine ou l'hydroxychloroquine soient recommandés pour de futurs traitements, mais il faudra pour cela que ces molécules aient fait leurs preuves, et que les études réalisées mettent en avant un bénéfice-risque largement à leur avantage. L'ANSM, en contrôlant la délivrance des autorisations de mise sur le marché, peut ainsi réduire les risques d'usages détournés dont on sait qu'ils peuvent causer d'importants dégâts (l'affaire du Mediator l'a notamment montré). Prescrire un médicament hors AMM "en l’absence d’autres alternatives, engage fortement la responsabilité du médecin", insiste le Conseil de l'Ordre. "Celui-ci se doit alors d’informer son patient sur ce choix thérapeutique, et doit impérativement s’assurer de recevoir son consentement éclairé avant de s’engager plus avant dans cette voie."

En résumé, il est donc trompeur d'expliquer que l'hydroxychloroquine a mis 70 ans pour être jugée toxique. Toujours utilisée de nos jours pour traiter des pathologies spécifiques, elle n'a simplement pas été jugée efficace pour lutter contre le Covid-19. Le bénéfice-risque pour les patients ne justifie pas qu'une AMM soit délivrée dans le cadre de l'épidémie, et limite donc son usage à des patients précis, pour lesquels cette molécule apportera davantage de bienfaits qu'elle ne causera de risques ou de désagréments, effets secondaires en tête.

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