"Tout est exacerbé" : comment les psys et leurs patients surmontent la crise sanitaire

"Tout est exacerbé" : comment les psys et leurs patients surmontent la crise sanitaire
Santé

DISTANCIATION - Comment poursuivre les consultations en psychothérapie en cette période de confinement ? Malgré l'isolement et l'obligation de passer par le téléphone, des patients et des professionnels de la santé mentale ont su retrouver le fil de leurs séances. Et parfois réussi à y trouver leur compte. Enquête.

Soigner les corps sans oublier les âmes. En temps de crise sanitaire, on a vite fait d'oublier qu'au-delà de ses besoins primaires, l'être humain est aussi un animal social. Pourtant, "au-delà de la vie du corps, réduit à son fonctionnement biologique, il y a une vie faite de paroles, de rencontres, d'échanges",  éclaire Luca Torrani. Raison pour laquelle ce psychologue, qui intervient en Espace solidarité et d'insertion, une structure qui accompagne des femmes en situation de grande précarité, enceintes ou mères d'enfants mineurs, continue d'assurer ses consultations en psychothérapie auprès de ses patientes. "Dans un temps de crise, tous envahis par l'angoisse de la maladie, de la mort, nous risquons de vouloir réduire le monde à des catégories de 'purs' ou d''impurs'", selon qu'on soit contaminé par le Covid-19 ou non. Une gageure pour les patients comme leur thérapeute, qui ont dû s'adapter pour préserver le maintien de ces séances.

La thérapie sans face-à-face, une frustration à dépasser

C'est que le traitement de la santé mentale n'est plus un sujet mineur, notamment en ces temps de pandémie. L'Inserm a ainsi lancé un questionnaire en ligne évaluant le bien-être des personnes dès la première semaine du confinement. A l'heure du confinement et de la distanciation sociale, quel rôle pourraient alors remplir la psychothérapie ou la psychanalyse ? Un rendez-vous au téléphone ou par visio-conférence aurait-il le même impact chez les patients que les traditionnels entretiens en présentiel, sur le divan ou le fauteuil du cabinet ? 

Après une courte période d'expectative, Pierre a rapidement compris que la poursuite du travail serait pourtant indispensable. "Après les annonces de Macron, le 16 mars, j'ai été pris de crises de panique et j'ai pris rendez-vous pour le lendemain", nous raconte ce trentenaire. Marie a attendu un peu plus longtemps. "Spontanément, j'ai dit à ma thérapeute que ça allait, que je préférais laisser ma place à ceux qui en avaient besoin". Mais cette quadragénaire toulousaine, à la vie sociale particulièrement remplie, a été rattrapée par la dureté du confinement : "Je partais en live. [...] Au lieu de sortir, je me suis mise à beaucoup penser, et ce n'était pas bon pour moi". Illana aussi pensait qu'elle pouvait s'en passer. La nature de sa thérapie, une conversation où elle a "la parole les deux tiers du temps", rendait "capitale" la présence de sa thérapeute. Mais la difficulté à être en permanence avec son fils et son mari l'ont amenée à reprendre le fil, "un peu frustrée", mais pouvant compter sur la "relation assez construite" qu'elle a avec sa psy, qu'elle fréquente depuis deux ans. 

"Le travail psychologique ne s'arrête pas"

La frustration, c'est aussi ce que ressent Hélène Romano, psychologue spécialiste des blessés psychiques, face à la visio-conférence. Une séance en face-à-face, dit-elle, "permet de s'adapter à l'intensité du regard, de réagir à une gestuelle". Une difficulté qui se fait d'autant plus ressentir avec ses patients les plus jeunes, des enfants de parfois 4 ou 5 ans : "Avec eux, c'est quasiment impossible : ils sont dans l'interaction, ils jouent, c'est difficile de capter leur ressenti de cette façon". "La visio-conférence dans le travail psychologique est un apprentissage. Si nous, thérapeutes, nous ne sommes pas à l'aise avec cet outil, les patients vont le ressentir. 

"Au début, certains de mes patients étaient gênés, mais ils ont vite trouvé leurs marques", résume la psychothérapeute Meriem Salmi qui, pour recevoir des sportifs disséminés aux quatre coins du monde, pratique la visio-conférence depuis des années. "Pour moi ce travail suit une logique mathématique. Lorsqu'un problème m’est posé, nous cherchons ensemble des solutions, des stratégies. Les problèmes posés sont souvent complexes. Il nous faut donc accepter que cela soit parfois long et difficile". Luca Torrani, lui, a préféré suspendre les séances dans son cabinet. "Sans face-à-face, ça manque d'intérêt. Mais mes patients vont continuer à faire des lapsus, à rêver. Le travail psychologique ne s'arrête pas."

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Mes patients vont continuer à faire des lapsus, à rêver.- Luca Torrani, psychologue

Côté patients, c'est la débrouille et le résultat peut être mitigé. Elise nous raconte comment les moments de blanc peuvent être "encore plus gênants au téléphone" : "Je suis assise, et en attendant qu'elle parle, je fais des grimaces, je compte les secondes jusqu'à ce qu'elle reprenne la parole". Dans son appartement de Saint-Denis, Coline s'est d'abord rendu compte que son époux avait entendu l'intégralité de sa première séance. "J'étais dans ma cuisine, qui était dans un état... ce n'était pas du tout idéal." Alors, pour la séance suivante, cette enseignante trentenaire, qui doit composer avec la présence d'un enfant de deux ans, s'est arrangée : "J'ai installé un fauteuil dans ma cuisine, et comme je ne voulais pas avoir le sentiment d'être avec une copine au téléphone, je me suis préparée : j'ai prévenu que j'étais en séance, je me suis habillée, maquillée, j'ai mis mes lentilles, pour faire comme si". 

Audrey, qui vit avec une amie dans un grand studio, a dû inventer : "On ne dit pas la même chose quand on est en présence de quelqu'un d'autre, quand bien même ce quelqu'un nous est très proche. Alors je vais dans la rue, dans une impasse pas très loin. Bien sûr, les voisins peuvent m'entendre, mais j'arrive à faire abstraction". Confiné chez ses parents en banlieue parisienne, Pierre s'isole dans sa chambre avec ses écouteurs. Et si amener son thérapeute chez soi bloque certains patients, lui n'y voit que des avantages : "C'est plus arrangeant qu'autre chose. Je peux confier mes angoisses, et dieu sait qu'elles sont nombreuses, je n'y vois que du positif."  Mathieu, lui, est moins convaincu. Pragmatique, cet habitant de Lille voit ces séances comme "un pis aller. Je me sens moins isolé, moins dans un cocon, dans cet espace cosy qu’est le cabinet, qui à mon sens fait partie de la thérapie". 

Au chômage partiel, Audrey remarque que son travail psychologique s'est intensifié avec le confinement. En analyse depuis quatre ans, elle avait déjà l'habitude de téléphoner à sa psychanalyste depuis qu'elle avait déménagé à Nice. Le fait d'être sans activité a allégé son quotidien et permis d'approfondir son travail intérieur : "Je fais plus de rêves et de cauchemars, ils sont plus intenses, pas du tout ancrés dans le quotidien, et ils deviennent bien plus intéressants à raconter". Son inconscient travaille si bien qu'elle a même convenu de rendez-vous supplémentaires avec sa thérapeute. Marie ne dit pas autre chose : "Je fais un vrai travail d'analyse et même peut-être plus, parce que tout est exacerbé. Je n'ai jamais été seule de toute ma vie et, pour la première fois, moi qui suis engagée dans ma communauté, je me sens plus concernée par mon état personnel que par ce qu'il se passe à l'extérieur". Coline en dirait bien autant, mais est souvent ramenée à la réalité du confinement... par sa propre thérapeute. "Elle cherche à savoir si je ne cache pas un moment de 'bad', elle me relance souvent sur le confinement alors que je suis en train de lui parler de ma mère !"

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Des angoisses à gérer, un travail à poursuivre

A croire que le Covid-19 et le confinement ne seraient donc pas si présents que ça dans le travail d'analyse des patients. "Ça reste une question cruciale, on ne peut pas faire d'impasse dessus, nuance Meriem Salmi. Il a fallu construire une autre manière de vivre, d'apprécier les angoisses, qui se révélaient dans ce contexte vécu comme privatif de liberté". Parce qu'au-delà des difficultés d'organisation et des frustrations liées à ces nouvelles formes de thérapie, les névroses et les blessures psychiques ne se referment pas pendant le confinement. Hélène Romano nous raconte ainsi, de son côté, l'histoire de cette patiente, "une jeune maman qui a perdu son jeune mari mort du Covid. Il était parti de chez eux le matin en toussant et, quelques heures plus tard, on l'a appelée pour lui dire qu'il était mort, qu'elle ne pouvait pas aller le voir". Si la crise sanitaire a créé des traumatismes, elle peut aussi en réactiver. "C'est une double peine, poursuit Hélène Romano. Les gens ont leurs propres histoires et le Covid vient réactiver leurs angoisses de mort. J'ai un couple de patients qui est aujourd'hui confiné dans la maison où leur fils s'est suicidé, peu de temps avant le confinement. Ou d'une autre, séquestrée dans le cadre d'un viol collectif". De tels cas nécessitent d'être traités avec la plus infime précaution, note la thérapeute, à plus forte raison par visio-conférence. "Si j'avais ces personnes face à moi, on travaillerait sur les sens, les souvenirs, elles pourraient s'effondrer sans risque, puisque je serais là. Mais faute de pouvoir contenir mes patients en cas de crise, je me contente donc d'un travail de réassurance".

Sans être traumatisé par le confinement ni la crise sanitaire, Pierre, qui confie qu'il avait de toute façon besoin "d'une longue pause", voit comment ces deux événements viennent surligner ses propres angoisses, nées dans l'adolescence : "Je me suis aperçu que c'était lié. Enfin, en tout cas, ma psy m'a montré que c'était le cas". Luca Torrani, lui, a eu vite fait d'évacuer les questions liées à la crise. "Mes patientes ont une vie réduite, dans le meilleur des cas, à une chambre d'hôtel. L'une d'entre elle vit dans une seule grande pièce, en compagnie d'une vingtaine de personnes, avec sa fille, qui est sujette à des crises autistiques. Nous avons parlé du coronavirus, mais nous sommes rapidement revenus à ses difficultés à être mère, à demander de l'aide, à comprendre comment les traumatismes de son enfance pouvaient expliquer ses difficultés actuelles". Manière de dire que le Covid et ses conséquences peuvent devenir secondaires. "Oui, la situation accentue des situations déjà difficiles, reconnait le thérapeute. Mais il est important de décaler la conversation. Mon rôle, aujourd'hui, c'est d'ajouter une humanité, un apaisement, à une vie qui, sinon, se réduirait à la prophylaxie, à la ségrégation" entre les contaminés et les autres. Un rôle essentiel, face à la violence d'une crise, et auquel les patients comptent bien continuer à faire confiance, assure Meriem Salmi : "Aucun d'entre eux ne souhaite décrocher. Ce sont des gens courageux : ils ont envie d’apprendre à  dépasser leurs limites".

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