Un enfant greffé avec sa propre peau génétiquement modifiée : "Une étape extraordinaire"

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ÉCLAIRAGE - Si le fait de reconstituer l'épiderme d'un patient à partir de cellules souches avait déjà été expérimenté par le passé, jamais encore une si grande surface du corps, à savoir 80%, n'avait été concernée. Une première mondiale porteuse d'espoir pour le professeure Marina Cavazzana, chef du Centre de biothérapie de l'hôpital Necker-Enfants malades, à Paris, et pionnière de la thérapie génique.

Une greffe de peau quasi-intégrale pour un enfant de sept ans grâce à la thérapie génique. L'annonce, faite mercredi par l'équipe de médecins parvenue à sauver le jeune patient d'une grave maladie héréditaire qui fragilise l'épiderme, fait figure de première mondiale. Et pour cause : si ce traitement avait déjà été expérimenté à deux reprises par le passé, jamais encore 80% de la surface corporelle n'avait été reconstituée à partir de cellules souches modifiées génétiquement. 


Comment cela est-il possible ? En remplaçant, selon le principe de la thérapie génique, le gène malade par le gène sain pour guérir la maladie. Alors que, deux ans après ses opérations, l'enfant, que les médecins jugeaient condamné en juin 2015, a retrouvé une vie normale, LCI fait le point sur ce remède d'avenir avec Marina Cavazzana, pionnière en la matière.

La rédaction de LCI : Quels espoirs ouvre cette opération pour les malades ?

Marina Cavazzana : Une greffe de peau par thérapie génique dans ces proportions est synonyme de haute voltige technologique. Il est certain que les trois interventions qui ont permis de recouvrir la surface du corps de ce jeune garçon lui ont sauvé la vie, compte tenu de sa présentation clinique qui était absolument désastreuse et de l’enjeu vital qui était le sien. Pour rappel, il avait des bulles et des plaies sur toute la surface corporelle et avait été infecté par une bactérie qui aurait pu l’amener au décès très rapidement. En ce sens, l'étape qui vient d'être franchie est extraordinaire pour ce qui concerne les différents types d’épidermolyses bulleuses qui touchent un nombre de patients considérables. Premièrement parce que, sous ce nom, il y a en réalité un déficit génétique qui est la source d’une douleur épouvantable pour les malades. Ensuite, parce qu’elles sont des portes d’entrée infectieuses. Et enfin, parce que l’on sait que dans le temps, elles participent au développement de cancers. En résumé, la perspective thérapeutique est immense.

La rédaction de LCI : Quelles maladies peut-on traiter aujourd’hui grâce à la thérapie génique ?

Marina Cavazzana : Leur nombre ne fait que croître. De manière générale, la peau est un organe accessible et il y a un certain savoir-faire dans le monde sur la capacité à cultiver les cellules souches de la peau. D’où le recours à la thérapie génique pour toutes les maladies qui induisent le manque d’ancrage de l’épiderme au derme, comme les épidermolyses bulleuses. Néanmoins, reste intact pour les malades le problème concernant les muqueuses, parce qu’on ne sait pas aujourd'hui comment réparer par exemple le système gastro intestinal. Ce traitement s’avère également précieux pour beaucoup de maladies du sang, comme la drépanocytose mais aussi les maladies génétiques responsables des cécités, les maladies métaboliques du foie ou encore certaines formes de cancers. Mais concrètement, maladie par maladie, organe par organe, il n’est pas à chaque fois nécessaire de reconstituer l’organe ex vivo avant de le greffer comme c’est le cas de la peau. On ne va pas produire un foie in vitro, par exemple, mais on aura recours à l'administration intraveineuse pour injecter un gène synthétique. En d’autres termes, on corrige génétiquement le foie pour lui redonner la capacité de produire les protéines qui peuvent être fabriquées dans différentes cellules de l’organisme que le foie.

La rédaction de LCI : Quelles sont les limites de la thérapie génique ?

Marina Cavazzana : De manière générale, comme à chaque fois qu’on essaye de mettre au point un nouveau traitement pour une maladie qui n’en a pas encore, on doit s’attendre à avoir quelques effets secondaires. Mais cela n’est pas propre à la thérapie génique. Je ne connais pas un médicament par exemple qui traite une maladie grave avec zéro effet secondaire. Outre ce point inhérent à toute phase expérimentale, il peut y avoir un risque à long terme de ce qu’on appelle dans le jargon "la mutagénèse insertionnelle", c’est-à-dire le risque de dérégulation d’un gène pouvant entraîner un cancer. Il peut aussi arriver que le gène thérapeutique que l’on injecte soit reconnu par l’organisme comme un virus. Ce qu’il faut retenir, c’est que la thérapie génique est un outil comme un autre pour nous, médecins, et que le rapport bénéfice/risque est évalué systématiquement. Comme pour tout en médecine.

La rédaction de LCI : Où en est-on en France dans ce domaine ?

Marina Cavazzana : Plusieurs essais cliniques sont en train de pointer et vont être approuvés dans les mois ou les semaines à venir. L’institut Imagine, qui est un lieu unique en France de recherche et de soins, permet en effet de monter des essais de thérapie génique relativement vite grâce à une recherche intégrée entre chercheurs fondamentaux, cliniciens, virologues et patients. Nous sommes notamment en train de continuer à élargir le spectre des maladies que l'on peut traiter par thérapie génique. Et concrètement, une greffe de peau grâce à la thérapie génique aurait pu ou pourrait avoir lieu sans tarder en France : on a les moyens, les connaissances et les bras.

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