Vaccins : quelle est la mystérieuse agence derrière la campagne anti-Pfizer sur les réseaux sociaux ?

Cette affaire montre les dangers des manipulations sur les réseaux sociaux. Plusieurs influenceurs affirment avoir été contactés pour décrédibiliser le vaccin de Pfizer. Mais qui est derrière cette initiative ?

LOBBYING - Une agence de communication a voulu approcher plusieurs influenceurs français afin de monter une campagne de dénigrement du vaccin Pfizer. Qui se cache derrière ? Nous avons mené l'enquête.

C'est à celui qui aura le vaccin le plus efficace, qui lutte contre le plus de variants, ou qui aura le moins d'effets secondaires. Après avoir concouru pour trouver un vaccin contre le Covid-19, les laboratoires se sont désormais lancés dans une course à l'image. Un nom en particulier mène cette course inédite : Pfizer et son vaccin à ARNmessager produit avec BioNTech. De quoi inciter la concurrence à en saper la réputation pour s'arroger ce leadership ? En tout cas, une mystérieuse agence de communication a été mandatée pour trouver des influenceurs français dans l'objectif d'organiser une "campagne informationnelle" à propos de ce produit. Objectif : décrédibiliser le vaccin le plus utilisé en Europe.

Toute l'info sur

L'info passée au crible

Les Vérificateurs, une équipe de fact-checking commune aux rédactions de TF1, LCI et LCI.fr

Depuis le jeudi 20 mai, plusieurs influenceurs au profil scientifique ont révélé sur les réseaux sociaux avoir été approchés par une agence afin de partager, "en échange de rémunération", des articles décrédibilisant le vaccin germano-américain. Chacun invite les internautes à être prudents à l'avenir avec ce type de message. Lundi 24 mai, le youtubeur Léo Grasset assure lui aussi avoir été approché de la même manière. Capture d'écran à l’appui, ce vulgarisateur scientifique suivi par plus d'un million de personnes explique comment il a reçu "une proposition de partenariat", au budget "colossal", qui consiste "à déglinguer le vaccin Pfizer en vidéo".

Une proposition illégale

Mais qui se cache derrière ces propositions ? Selon nos informations, corroborées par deux des internautes contactés et par des captures d'écran de leurs échanges, l'agence en question se nomme "Fazze". Sur son site, crédible à première vue, elle se présente comme une plateforme mettant en relation des annonceurs et des blogueurs à des fins publicitaires. Jusque-là, rien d'anormal. Seulement, plusieurs indices ont retenu notre attention.

Nous avons pu nous procurer la demande de partenariat réalisée par mail à l'un des influenceurs, ainsi que le brief de la mission. Les échanges de mails sont en français et comportent beaucoup d'erreurs, d'un point de vue syntaxique, mais également légal. Ainsi, l'agence n'a pas souhaité, ni auprès des influenceurs, ni auprès de LCI.fr, divulguer le nom de son client. "On a parlé à nos partenaires, mais le client préfère rester incognito", écrit le représentant de l'agence dans le mail. Ensuite, il fait également savoir aux influenceurs que cette campagne doit être déguisée. "Il ne s'agit pas d'une promotion d'un produit : il s'agit uniquement de présenter cette information sur vos réseaux sociaux préférés", écrit-il. Deux pratiques interdites en France.

Quant au brief, là aussi, des indices poussent à la méfiance. Écrit dans un anglais approximatif - étonnant pour une agence basée à Londres - il montre très clairement qu'il s'agit de dénigrer le vaccin, mais aussi, encore plus grave, les gouvernements européens. Dans le cadre du partenariat, le youtubeur devra ainsi comparer la mortalité du vaccin Pfizer avec celle du vaccin AstraZeneca, avant de mettre en cause les "médias mainstream" qui ignorent cette question. Et, enfin, inciter chacun à "tirer ses propres conclusions". Une rhétorique bien courante dans la pensée complotiste. Contacté par LCI, le laboratoire a condamné "fermement toute initiative visant à réduire la confiance dans les vaccins" et démenti "catégoriquement" être impliqué "dans de telles activités".

Une agence douteuse

C'est donc bien une campagne de déstabilisation à laquelle on assiste, orchestrée par une agence complètement opaque. Sur son site, ni identités, ni contact. Pas plus de traces de clients à la renommée censée mettre en confiance ses potentiels collaborateurs. Seule l'adresse - supprimée ce lundi après-midi - est donnée. L'entreprise se dit domiciliée au Royaume-Uni, au "5 percy street", à Londres. Une adresse à laquelle on ne trouve, comme le montre cette capture écran Google Maps, qu'un centre d'épilation au laser. Rien n'indique la présence de cette agence de communication. Il s'agit vraisemblablement d'une simple boîte postale. D'après l'outil companieshousedata, 177 autres entreprises sont domiciliées ou ont été domiciliées à cette adresse. Fazze n'en fait pas partie. Et n'apparait même pas dans le registre des entreprises enregistrées outre-Manche.

Elle n'est pas davantage présente sur les réseaux sociaux. Sur Instagram, le compte est privé et n'a aucune publication. Le profil LinkedIn de l'agence fait état de quatre salariés, dont deux qui ont fait leurs études sur le même campus : l'université d'État des transports de Sibérie, en Russie. Les salariés sont également tous passés par la même entreprise : AdNow international. Quelques clics sur un site de recherche d'emploi russe permettent de découvrir que  Fazze.com "fait partie du holding Adnow International". Une plateforme de marketing d'influence qui dispose de bureaux à Moscou et dont le fondateur, Vladimir Bashkin, est un entrepreneur russe. Contactée par notre équipe, ni Fazze, ni Adnow international n'ont répondu dans l'immédiat. Les profils LinkedIn des salariés, donc celui de la cheffe des opérations de marketing de Fazze, ont été supprimés tout au long de la journée.

Lire aussi

Au-delà de l'origine de l'agence et ses salariés, c'est aussi l'annonce qui interroge. Les arguments et la rhétorique utilisés rappellent une autre stratégie de communication actuellement très présente sur les réseaux sociaux. Celle du vaccin russe Sputnik V. Lancé depuis plusieurs mois dans une vraie diplomatie du vaccin, le laboratoire russe partage sur son compte officiel des informations pour discréditer la concurrence. Et vante sans arrêt son propre produit.

Si des éléments concordants laissent penser que Moscou pourrait être derrière ce lobbying anti-Pfizer, rien, pour le moment, ne permet d'être conclusif. Interrogés par nos soins, ni Pfizer ni Sputnik V n'étaient disponibles pour clarifier cette situation inédite. 

Vous souhaitez nous poser des questions ou nous soumettre une information qui ne vous paraît pas fiable ? N'hésitez pas à nous écrire à l'adresse lesverificateurs@tf1.fr

Sur le même sujet

Les articles les plus lus

30 départements en vigilance orange aux orages, le Rhône toujours en alerte canicule

Disparition de Delphine Jubillar : les gardes à vue du mari Cédric et de ses deux proches prolongées

Disparition de Delphine Jubillar : ce qui a décidé les enquêteurs à placer son mari Cédric en garde à vue

AstraZeneca annonce que son traitement anti-Covid est inefficace

VIDEO - Sortie hors de l'ISS de Thomas Pesquet : tout ne s'est pas passé comme prévu

Lire et commenter
LE SAVIEZ-VOUS ?

Logo LCI défend l'ambition d'une information gratuite, vérifiée et accessible à tous grace aux revenus de la publicité .

Pour nous aider à maintenir ce service gratuit vous pouvez "modifier votre choix" et accepter tous les cookies.