Baisse du nombre de fumeurs stoppée en 2020 : les explications d'un tabacologue

Pour la première fois depuis treize ans, le nombre de fumeurs n'a pas baissé en 2020. Les spécialistes l'affirment : c'est un effet de la crise sanitaire.

INTERVIEW - Le nombre de fumeurs a arrêté de baisser l’an dernier en France, selon des chiffres publiés ce mercredi par Santé publique France. Un effet de la crise sanitaire ? Le professeur Bertrand Dautzenberg, fer de lance de la lutte contre le tabagisme, répond à nos questions.

En 2020, plus de trois adultes de 18-75 ans sur dix ont déclaré fumer au moins occasionnellement (31,8%) et un quart quotidiennement (25,5%), indique Santé Publique France ce mercredi, à quelques jours de la journée mondiale sans tabac le 31 mai. Des chiffres qui marquent un coup d'arrêt après plusieurs années de baisse, la proportion de fumeurs ayant reculé de 34,5% à 30,4% entre 2016 et 2019, tandis que les fumeurs quotidiens passaient de 29,4% à 24%.

L'organisme public note par ailleurs "une augmentation" du tabagisme "parmi le tiers de la population dont les revenus étaient les moins élevés", à 33,3% de fumeurs quotidiens contre 29,8% en 2019. Par contraste, dans le tiers de la population aux revenus les plus élevés, seuls 18% se déclarent fumeurs quotidiens. Autre signal inquiétant : certains ont même recommencé à fumer. "J'avais arrêté sept ou huit mois et avec le confinement en mars 2020, j'ai repris", confie par exemple un ancien fumeur dans la vidéo de TF1 en tête de cet article. La crise sanitaire aurait-elle pesé sur la consommation de tabac ?  Le professeur Bertrand Dautzenberg, tabacologue à l'Institut Arthur Vernes à Paris, répond à nos questions.

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L'enquête de Santé Publique France montre la stagnation à un niveau élevé du nombre de fumeurs, est-ce inquiétant ?

Ce n'est pas une bonne nouvelle, mais il ne faut pas non plus prendre ces chiffres comme une tendance continue. Il faut dire que la mesure de Santé publique France a été faite de façon un peu bizarre cette année par rapport à d'habitude puisqu'elle a été réalisée en deux temps : d'abord du 15 janvier à fin mars, où on constate une hausse du tabagisme alors que l'on s'apprête à mettre le pays sous cloche. Puis en juillet, après le premier confinement, où on respire à nouveau et où les taux redeviennent identiques à ceux de l'année précédente. Donc on peut dire effectivement qu'il y a une certaine stabilisation. Mais il faudra surtout interpréter ces données de 2020 par rapport à ce qui va se passer en 2021.

Si on regarde les ventes de cigarettes, qui sont un autre indicateur, là ça a baissé. Par exemple, le mois dernier, il y avait une baisse de 7,1% par rapport au mois d'avril 2020. Mais il est vrai que nous ne sommes pas dans la même dynamique, car entre 2016 et 2020, la baisse était continue notamment grâce à une politique d'augmentation des prix avec un paquet à 10 euros. Cette diminution étant à l'arrêt, il faut continuer de lutter contre le tabac. 

En 2019, on avait diminué franchement la différence entre les fumeurs issus de milieux favorisés et défavorisés, et cela a disparu en 2020.- Bertrand Dautzenberg

Cette étude dévoile également un creusement des inégalités sociales : plus on est pauvre, plus on fume et moins on arrive à arrêter la cigarette. Comment l'expliquez-vous ?

C'est ce qui m'embête le plus. Concernant la population des plus précaires, en 2019, on avait diminué franchement la différence entre les fumeurs issus de milieux favorisés et défavorisés, et cela a disparu en 2020. En période de crise, c'est cette population qui trinque davantage. À ce moment-là, on a davantage tendance à allumer une cigarette, même si cela ne contribue pas à faire baisser le stress comme on pourrait le penser, bien au contraire. 

Les gens fument, car ils sont addicts, et ils sont addicts parce qu'ils fument. Or on a tout un tas d'aides maintenant pour arrêter de fumer, avec la gratuité des consultations de tabacologie, et de tous les substituts nicotiniques. Il y a aussi la cigarette électronique qui est un outil supplémentaire pour arrêter. 

La crise a modifié la façon de fumer

La crise sanitaire liée au Covid-19, avec ses restrictions économiques et sociales, a-t-elle eu un impact défavorable, puisque c'est en début d'année 2020, entre janvier et mars, que la "hausse" est observée ?

Je ne suis pas sûr que la crise sanitaire y soit forcément pour quelque chose. Dans tous les pays du monde, on voit que le tabac arrive par les plus riches et les plus cultivés, après il passe chez les femmes, et ensuite les plus pauvres. On constate que les premiers qui arrêtent de fumer sont aujourd'hui les plus favorisés, mais aussi les femmes et les classes moyennes, ce qu'on ne voyait pas avant. Et il reste les catégories sociales les plus précaires, mais ce sont elles qui se sont mises à fumer les dernières. Il y a une interprétation sociologique à faire. 

La crise sanitaire a surtout modifié la façon de fumer. Toutes les études qui ont été faites sur l'impact du confinement ont montré qu'il y a des gens qui se sont mis à fumer davantage, et d'autres moins. C'est la même chose pour le poids, certains se sont mis à faire des régimes et du sport sur leur vélo d'appartement, quand d'autres n'ont rien fait et pris beaucoup de poids.

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Par ailleurs, la Ligue contre le cancer dénonce à nouveau la valorisation du tabagisme dans les films français en publiant ce mercredi une enquête sur plus de 150 films. Qu'en pensez-vous ?

C'est quelque chose qui m'énerve. Quand l'industrie du tabac aux États-Unis avait proposé il y a 25 ans à Stallone 500.000 dollars pour fumer dans cinq films, ce n'était pas pour les beaux yeux de l'acteur, mais plutôt parce que ça lui rapporte le double. Donc ça veut dire que le placement de la cigarette dans les films, notamment ceux qui s'adressent aux jeunes, est un outil efficace pour l'industrie du tabac. Je ne suis pas pro-Netflix, mais quand cette plateforme dit qu'elle va lutter contre, ça va forcément changer l'image sociale du tabac. Il faut dénormaliser le tabac et faire en sorte que sa place dans les films ne soit pas plus importante qu'elle ne l'est dans la vraie vie. Le problème, ce sont aussi les réseaux sociaux. Taper par exemple le mot 'chicha' sur Instagram, ce sont à 99% des images positives qui circulent, avec des influenceurs payés pour montrer que c'est bien de fumer de la chicha.

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