Archéologie : quand les chercheurs font résonner un air venu de la préhistoire

C'est une conque qui vient de l'océan Atlantique, à plus de 200 km de Marsoulas (Haute-Garonne). Elle a été coupée et percée pour y mettre un os afin de pouvoir faire de la musique.

ÉCOUTEZ - 3 petites notes. Un do, un do dièse et un ré. Mais quel souffle, venu du fond des âges. Ce qu'on prenait pour un simple ornement dans la grotte de Marsoulas, était en fait un instrument de musique, une conque. Et elle nous restitue aujourd'hui un peu de l'univers sonore des occupants du lieu... il y a près de 20.000 ans.

C'est une découverte majeure. On connaissait des flûtes préhistoriques plus anciennes encore, mais jamais une conque n'avait été retrouvée à une date si reculée. C'est à l'ère magdalénienne, aux alentours de -18.000, que cet instrument a été utilisé par les occupants de la grotte pyrénéenne de Marsoulas. Instrument de liturgie, d'appel ou même d'agrément ? Nul ne le sait. Pour les archéologues à l'origine de la découverte, publiée hier dans le journal scientifique Science Advances, c'est aussi une émotion : habitués des vestiges concrets, ils ont rarement l'occasion d'entrevoir l'univers sonore de la préhistoire. Le souffle d'un homme d'aujourd'hui ressuscite un instrument abandonné dans une grotte du paléolithique, comme on peut l'entendre ci-dessous.

L’objet dormait dans les caves du muséum de Toulouse depuis 90 ans. Découverte lors des fouilles de la grotte de Marsoulas, en 1931, cette coquille de Charonia Lampas, ou Triton à bosses, semblait n’être qu’un ornement rapporté par les occupants du lieu, des Magdaléniens des environs de -18 000.

Un trou rectangulaire dans la coquille est d’ailleurs un stigmate de cette fouille ancienne, le vestige coup de pioche malencontreux qui signe les méthodes archéologiques du temps. Lorsque Carole Fritz, chercheuse au CNRS, entreprend l'inventaire des objets récupérés dans les fouilles de la grotte de Marsoulas, ce gros coquillage est déjà connu, remarquable pour sa taille, et quasi intact. 

Les échanges des habitants préhistoriques des Pyrénées avec la côte ne surprennent pas non plus, des pointes en os de cachalot ont été retrouvés de longue date. Leur mobilité a même pu leur permettre de ramasser eux même ce gros coquillage sur une plage, à défaut de le pêcher. 

Ce qui va tout changer, raconte l'archéologue à LCI, "c'est lorsque Guillaume Fleury a soufflé dedans ! " Ce responsable des collections du muséum de Toulouse, lui aussi préhistorien, a une intuition : l'objet n'est pas un simple coquillage, c'est une conque. Le son qu’il en tire les convainc de pousser plus loin les investigations. 

"Le coquillage je l’avais déjà eu entre les mains", poursuit Carole Fritz. "On aurait vu les traces de fracturation de l’apex, mais si Guillaume n’avait pas soufflé dedans, je ne l’aurais pas aussi rapidement interprété comme un instrument de musique". L'apex, c'est la pointe du coquillage,  si dure qu'elle n'a pas pu se briser accidentellement. Et de toute façon, "les fractures sont anthropiques et visibles : il y a une volonté de transformation de l’objet”. C'est une main humaine qui a creusé cet orifice il y a près de 20 000 ans, par lequel le souffle produit un son.

Ils se sont vraiment embêtés pour faire ça- Carole Fritz, archéologue

Jean-Michel Court, enseignant-chercheur à l'université Toulouse II, est également... "Corniste", joueur de cor. C'est lui qui va arracher trois notes à la conque, parvenant à jouer d'un des instruments les plus vieux du monde. Lors d'une conférence de presse des chercheurs ce matin, pour présenter la découverte, il établissait le parallèle entre le cor, venu de la "corne", et le coquillage "qui lui ressemble par la taille et la forme". Il est excité à l'idée de poursuivre les expérimentations, en ajoutant ce qui peut-être manque à l'objet tel qu'il est.

Car une autre surprise attendait les chercheurs. En réalisant une tomographie, une technique qui permet une restitution en trois dimensions de l'intérieur d'un objet sans avoir à l'endommager, ils détectent deux autres orifices, eux aussi créés intentionnellement. "Ce sont deux trous volontaires", explique Carole Fritz, "il y a des traces d’outil à l’intérieur qui le démontrent. C’est fait avec un silex, qu'il a fallu emmancher, passer par la petite embouchure… Donc ils se sont vraiment embêtés pour faire ça".  L'hypothèse la plus vraisemblable, mais qu'il va falloir tester notamment avec le corniste Jean-Michel Court, c'est qu'un embout était utilisé, probablement fait d'un os creux. 

Ce serait le signe d'une certaine sophistication technique, mais qui n'étonne pas outre-mesure. Les Magdaléniens "fournissent le plus grand nombre de grottes ornées, d’objets décorés, d’art mobilier, c’est très foisonnant". L'archéologue les connaît bien "puisque c’est sur cette culture qu’on a le plus de restes, issus des très grands sites archéologiques connus, comme Altamira". 

Peintres et artisans, les Magdaléniens étaient-ils aussi musiciens ? Pour l'heure, on ne sait pas exactement quel usage était fait de la conque. Dans d'autres régions du monde, chez les Mayas comme au Tibet, il tient souvent de l'appel, voire de l'invocation des ancêtres. Carole Fritz évoque même les paysans médiévaux du Mercantour, qui utilisaient des conques pour s'appeler de vallée en vallée, au cœur des Alpes.

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Le son produit est grave, difficile tenir et à moduler, ce que va nuancer la suite des recherches. Car désormais, grâce aux images produites par la tomographie, les chercheurs vont réaliser des copies de la conque en 3D. La technique doit s'affiner, avec une texture qui restitue l'aspect lisse du coquillage, que n'ont pas pu reproduire les premiers modèles. Et ces tests seront en partie effectués in situ, dans la grotte de Marsoulas, dont la petite dimension a dû avoir son rôle dans la propagation du son. 

Un peu plus loin que le talus où a été découverte la conque, on trouve un bison peint, fait de 350 points rouges, appliqués sur la paroi avec le doigt. Or, des points rouges similaires ornent la conque : les archéologues avaient une image, ils ont désormais un son, et vont essayer de trouver si un lien existe entre les deux, et de quel nature il peut être. Pour cela, ils vont étudier les conques connues, à commencer par celles du musée du Quai Branly, avec les mêmes techniques. Tout en sachant qu'ils ne sauront probablement jamais quelle musique se jouait sur cette conque il y a 20.000 ans. 

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