53 lauréates pour 866 hommes depuis 1901 : pourquoi si peu de femmes ont-elles reçu un prix Nobel ?

Sciences

PAS TRÈS DISTINGUÉES - Cette année encore, avec seulement une lauréate (pour 13 hommes), la gent féminine a été réduite à la portion congrue lors de l'attribution des prix Nobel. De quoi s'interroger une nouvelle fois sur les raisons de cette sous-représentation, notamment dans les disciplines scientifiques.

Avec une femme pour treize hommes, l’édition 2019 des Nobel, qui s'est clôturée ce lundi 14 octobre avec le prix de la Banque de Suède en sciences économiques, n’aura pas marqué un retour éclatant du sexe féminin. Avec toujours la même question : où sont les femmes ? Car, si les Nobel réservent bien des surprises chaque année, la prédominance masculine apparaît comme une constante. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : seulement 53 femmes contre 866 hommes (et 24 organisations), soit à peine plus de 5 % des "nobélisés", ont reçu la prestigieuse distinction depuis sa création, il y a plus d’un siècle. Le constat est encore plus criant dans les disciplines scientifiques (médecine, physique et chimie) : dix-sept lauréates, soit à peine plus de 1 % des personnalités primées.

Et quand elles ne sont pas absentes, les femmes sont rarement seules à briller et doivent généralement se contenter de partager leur prix. Sur les 247 prix Nobel (sur un total de 597) partagés entre deux ou trois lauréats, 30 le sont par des femmes. Et plus de la moitié d’entre elles ont reçu une récompense en couple ou dans le cadre d’un groupe. C'est le cas justement de la Française Esther Duflo, qui s'est vue décerner ce lundi le Nobel d'Economie aux côtés de son conjoint, l'Indo-Américain Abhijit Banerjee, et de l'Américain Michael Kremer, pour leurs travaux successifs sur la pauvreté.

Un miroir de la réalité des laboratoires ?

L'"invisibilisation" des contributions des femmes, dans les domaines scientifiques au sens large, a d’ailleurs été théorisée : c’est le fameux "effet Matilda" (en référence à la militante féministe du XIXe siècle Matilda Joslyn Gage), expression consacrée par l'historienne américaine Margaret W. Rossiter, pour désigner le déni ou la minimisation récurrente et systématique des contributions des femmes scientifiques à la recherche. En outre, s’il y a de plus en plus de femmes distinguées, les heureuses élues le sont le plus souvent dans les catégories non scientifiques. Les statistiques indiquent en effet que les femmes ont obtenu 31 prix (sur 54 au total, dont deux pour Marie Curie) en "paix" et "littérature", en comptant l'écrivaine polonaise Olga Tokarczuk, distinguée la semaine dernière au titre de l’année 2018 (le prix n’avait pas été attribué à la suite d’un scandale sexuel, ndlr). 

Pourtant, la fondation Nobel n'en démord pas. A l'entendre, ce n'est ni plus ni plus moins que le reflet du monde de la recherche. "La part des femmes dans les domaines de recherche pertinents est historiquement très bas, ce qui explique le faible nombre de nominations de femmes scientifiques, explique à LCI un porte-parole de la fondation Nobel. Pour l'institution suédoise, les choses évoluent néanmoins en faveur d'une plus grande parité. "Même si la proportion des femmes augmente progressivement, d'abord au niveau académique de base et, avec plusieurs années de retard, à des niveaux de plus en plus importants dans la recherche, il faut souvent de nombreuses années avant que des avancées scientifiques majeures ne soient scientifiquement établies et récompensées." Sur le papier, l'argument tient.

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De fait, d'après les statistiques du ministère français du l’Enseignement supérieur et de la Recherche, on estime en effet à seulement 28% le nombre de femmes scientifiques dans l'Hexagone -au niveau international, elles sont environ un tiers. Dans le privé, où elles n’occupent que 20% des postes, le rapport de force est encore plus saisissant. Selon Nadine Halberstatd, présidente de l'association Femmes et Sciences, ces seuls chiffres ne disent cependant pas le plus important. "Les Nobel sont un miroir grossissant, au sens où ils aggravent les inégalités", explique-t-elle à LCI. 

Pour cette ancienne scientifique, le problème provient  du 'plafond de verre' auquel se heurtent les femmes dans l'avancée de leur carrière ou dans l'accession à de hautes responsabilités. "En plus des préjugés et des facteurs socio-culturels liés à l'éducation, elles disparaissent progressivement à mesure que l’on s’élève dans les grades et les fonctions", relève Nadine Halberstadt - ainsi, 44% sont maîtres de conférences, le premier grade à l’université, puis seulement 24% professeurs". Un argument derrière lequel se réfugie justement la fondation Nobel. 

Des comités aux faux airs de "boys clubs"

Mais pour la présidente de Femmes et Sciences, si le sexe féminin est moins représenté parmi les lauréats au Nobel, "ce n'est pas uniquement en raison du fait qu’elles sont moins sujettes à embrasser une carrière scientifique". D'après elle, les exemples, dont témoigne une banque de données en voie de constitution, ne manquent pas. "Pillage et plagiat des idées publiées par des femmes", "non-attribution d’un concept à son auteure lorsqu’il s’agit d’une femme", "omission dans les bibliographies", "rumeurs imputant à l’influence d’un homme les découvertes d’une femme". 

Faut-il y voir l'empreinte encore très patriarcale des grandes institutions scientifiques, à l'instar de ces fameux comités Nobel ? Au nombre de six, un pour chaque prix, ces jurys sont composés d’au minimum cinq membres. Ce sont eux qui sont chargés de sélectionner les nominés, jusqu’à une trentaine chaque année. Ici encore, la parité est loin d’être la règle, toutes catégories confondues. En médecine (une femme pour cinq hommes), physique (une femme pour cinq hommes), chimie (une femme pour sept hommes), comme en littérature (trois femmes pour six hommes), paix (une femme pour cinq hommes) ou économie (deux femmes pour neuf hommes). 

Ainsi, tous les ans au mois de septembre, le comité Nobel de chaque prix demande aux membres d'académies scientifiques, à des professeurs d'université, à des précédents lauréats ou encore à des parlementaires du monde entier de proposer des candidats - rappelons que les nominés ne peuvent pas candidater par eux-mêmes. "Aujourd'hui, malheureusement, les nominations de femmes scientifiques sont encore relativement peu nombreuses et les institutions chargées de l'attribution des prix et leurs comités ont pris un certain nombre de mesures pour remédier à ce problème", se défend la fondation Nobel. 

Clip sexiste

Pour ne rien arranger, les "nobelisés" eux-mêmes ne sont pas forcément pas exemplaires. Pour s'en rendre compte, pas besoin d'ouvrir la porte d'un laboratoire. L'année dernière, dans le sillage du mouvement "Me Too", un clip vidéo mettant en scène le physicien français Gérard Mourou a ainsi fait polémique. Intitulé "Gérard Mourou Dancing", on y voit le chercheur, en blouse blanche et lunettes noires, dansant dans la salle de lasers de l’école Polytechnique à Paris en compagnie de jeunes laborantines qui finissent par faire tomber la blouse… pour apparaître en mini-short et débardeur. 

La vidéo, disponible sur YouTube, avait été tournée en 2010. Mais elle avait été exhumée par un blogueur allemand juste après que Gérard Mourou a reçu le Nobel de physique avec son étudiante canadienne Donna Strickland et l’Américain Arthur Ashkin. 

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