Comment un chercheur français est devenu le bourreau de la célèbre expérience de Stanford

Comment un chercheur français est devenu le bourreau de la célèbre expérience de Stanford

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FAKE - Depuis près de 50 ans, l'expérience de Stanford fascine. Citée en exemple bien au-delà du milieu de la psychologie, elle ne serait en réalité qu'une mise en scène. C'est ce que dévoile un chercheur français. Explications.

L’expérience de Stanford est un grand "classique" en psychologie, la preuve par a + b que l'homme peut se transformer en monstre si son environnement le pousse à la violence. Quand en 1971, le professeur de psychologie Philip Zimbardo enferme une vingtaine d'étudiants dans une fausse prison, la moitié jouant le rôle des détenus, l'autre celui des prisonniers, la réalité dépasse son pressentiment. Les faux gardiens se transforment en bourreaux, humiliant et torturant les autres élèves. L'expérience doit être stoppée en catastrophe. Depuis, l'expérience de Stanford est devenue un cas d'école bien au-delà du cercle universitaire.


Pourtant, un chercheur français démonte point par point cette expérience mondialement connue. Elle ne serait qu'un mensonge, un terrible hoax. Pour arriver à une telle conclusion, Thibault Le Texier a étudié les archives "conservées à Stanford et rendues publiques en 2011", explique-t-il à nos confrères de Libération : "une quinzaine de boîtes contenant les dossiers des candidats, les enregistrements audio et vidéo de l’expérience, les notes prises jour après jour par Zimbardo et ses assistants, les rapports des gardiens, les questionnaires remplis par tous le dernier jour de l’expérience." Il a également pu s'entretenir avec d'anciens participants et livre le résultat de son enquête dans un livre : Histoire d'un mensonge (ed. La Découverte).

Cinq détenus avaient fait une dépression nerveuse et les gardes devenaient de plus en plus violents, harcelant les prisonniers, les réveillant en pleine nuit, les forçant à faire des pompesThibault Le Texier, chercheur en sciences humaines

"J'ai commencé à m'intéresser à l'expérience en juin 2013, en tombant par hasard sur une conférence de TED donnée quelques années plus tôt par Zimbardo", explique le chercheur dans son ouvrage. Le professeur en psychologie détaillait alors dans le menu détail l'expérience de Stanford. Celle-ci avait eu lieu dans les sous-sols du département de psychologie de l'université américaine de Stanford et "devait durer deux semaines, mais il avait dû l'interrompre au bout de six jours, car cinq détenus avaient fait une dépression nerveuse et les gardes devenaient de plus en plus violents, harcelant les prisonniers, les réveillant en pleine nuit, les forçant à faire des pompes, leur infligeant toutes sortes de brimades et même des jeux sexuels", poursuit-il.


Alors, où est la supercherie ? "Dans une expérience scientifique réussie, le scientifique ne doit pas interférer sur les résultats, ni orienter le comportement des participants vers une conclusion pré-écrite", décrit Thibault Le Texier dans les pages de Libération. C'est d'ailleurs ce qu'a toujours affirmé Philip Zimbardo. Mais en se plongeant dans les archives, le chercheur a découvert une toute autre réalité : "On voit Zimbardo intervenir en permanence". 

La veille du premier jour, il a réuni les gardiens pour leur donner un emploi du temps précis, prévoyant les réveils nocturnes des détenus. Il leur donne même des idées de punitionsThibault Le Texier

"La veille du premier jour, il a réuni les gardiens pour leur donner un emploi du temps précis, prévoyant les réveils nocturnes des détenus. Il leur donne même des idées de punitions, comme les pompes ou les couvertures pleines d’épines." Tout cela est retranscrit noir sur blanc dans les notes du scientifique. 


Les entretiens avec les participants, une quinzaine de personnes aujourd'hui majoritairement retraitées, le confirment : "Il leur demandait de jouer une pièce de théâtre, il leur faisait croire qu’ils étaient des expérimentateurs, comme lui, et les plus mous étaient recadrés : 'Si tu n’es pas assez dur, tu vas faire échouer l’expérience, et on ne pourra pas aller devant les médias dénoncer les prisons'. Les gardiens savaient donc très clairement quel rôle ils devaient tenir pour bien faire." 

Un objectif plus politique que scientifique

Car le but était bel et bien plus politique et sociétal que scientifique. Dès le deuxième jour de l'expérience, le professeur diffuse un communiqué de presse expliquant que "cette étude doit permettre (…) de nous faire prendre conscience que la réforme des prisons est psychologiquement nécessaire afin que les gens qui commettent des crimes ne soient pas transformés en objets déshumanisés par leur expérience carcérale et ne s'en prennent pas à la société une fois libérés, plus criminels à leur sortie qu'à leur arrivée." Des années plus tard, Zimbardo avouera dans son livre "L'effet Lucifer" qu'il a "imaginé (son) expérience plus comme la démonstration d'un phénomène (…) que comme une expérience visant à établir des relations causales".


Autre preuve que l'expérimentation était biaisée, seule une petite partie (10%) a été enregistrée : les faits les plus spectaculaires, les plus impressionnants et notamment les "tours de garde du gardien le plus brutal". 


Surtout, l'expérience n'a jamais été reconduite. "A titre de comparaison, l’expérience du psychologue américain Stanley Milgram au début des années 60, qui a montré que des citoyens ordinaires étaient prêts à infliger des décharges électriques fatales à un congénère tant qu’un 'scientifique' leur demandait de le faire, a été reproduite 780 fois, en testant différentes variables."


Alors, les conclusions de l'étude, si médiatisée et utilisée notamment dans l'Armée, sont-elles fausses ? Peut-être pas, mais il reste à les prouver.

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