Dangerosité des pesticides pour la santé : des certitudes et de regrettables zones d’ombre

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TOXICITÉ – Essentiellement utilisés dans les exploitations agricoles, les pesticides sont présumés responsables de divers troubles et maladies. Où en est la recherche scientifique sur leur nocivité potentielle ?

Glyphosate : son nom est sur toutes les lèvres. Figure de proue des pesticides, le principal agent actif du Roundup, produit phare du géant Monsanto, se retrouve plus que jamais dans le collimateur. Alors que l’Union européenne doit faire savoir prochainement si elle renouvelle ou non la licence d’exploitation – qui arrive à son terme fin 2017 – de la substance au sein de ses frontières (aucune date de vote n’est toutefois programmée), les autorités françaises, tout en laissant une impression de confusion, ont confirmé lundi leur intention de réduire progressivement l'utilisation agricole de l'herbicide controversé. 


Hasard du calendrier, Corinne Lepage, ancienne ministre de l’Environnement de Jacques Chirac (1995-1997), a lancé le même jour une association, baptisée Justice Pesticides, destinée à fournir des informations juridiques et scientifiques pour conseiller les personnes s'estimant victimes des produits phytosanitaires. "La seule réponse efficace aujourd'hui est (...) la mise en réseau de toutes les victimes actuelles et futures des pesticides, qu'elles soient des agriculteurs, des voisins de lieux de diffusion, des collectivités locales, des chercheurs ou d'autres encore", explique l’avocate écologiste.


Car alors qu'ils sont massivement utilisés dans les exploitations agricoles hexagonales (la France est, selon les derniers chiffres d’Eurostat, le deuxième consommateur d’Europe derrière l’Espagne, ndlr), les produits phytosanitaires sont présumés responsables de nombreuses et diverses souffrances. Le glyphosate notamment. 

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Plusieurs questions sur le glyphosate, une molécule "probablement cancérigène"

Cancers, Parkinson ou Alzheimer, entre autres dangers

Si deux agences européennes (l’Efsa et l’ECHA) affirment le contraire, la substance est en effet classée "cancérogène probable" depuis 2015 par le Centre international de recherche sur le cancer (une antenne de l’OMS). Mais face à des conclusions parfois contradictoires et en l’absence de données incontestées, bien que semblant incontestables, difficile d’y voir clair. Seule certitude : les pesticides, glyphosate et consorts, sont partout. "L’usage important des pesticides a conduit à leur diffusion dans tous les milieux de l’environnement : air, eau, sol, chaîne alimentaire", détaille ainsi l’agence nationale de santé publique ("Santé publique France"). "Les études d’imprégnation montrent une exposition importante de la population tant professionnelle que générale", poursuit-elle, notant que "la question des effets des pesticides sur la santé, en particulier des personnes sensibles ou particulièrement exposées, suscite des inquiétudes." 

Les expositions aux pesticides (…) semblent être particulièrement à risque pour le développement de l’enfantL’Institut national de la santé et de la recherche médicale.

Et pour cause : deux ans avant la classification du glyphosate comme produit dangereux pour l’homme par l’OMS, une vaste étude publiée par l’Inserm avait mis en lumière une forte présomption de liens entre une exposition professionnelle aux pesticides et le développement de lymphomes, cancers de la prostate ou maladie de Parkinson. Dans une mesure à peine moindre, une corrélation avait également été mise au jour avec les leucémies, la maladie d'Alzheimer, les troubles cognitifs et l’infertilité. Mais là n’est (presque) pas le plus grave. Les experts de l’institut, qui ont épluché 30 années de données publiées dans la littérature scientifique internationale, mettaient également en garde contre les expositions aux pesticides au cours de grossesses ainsi que lors de la petite enfance ; des périodes "particulièrement à risque pour le développement de l’enfant". Parmi les conséquences possibles : une augmentation significative du risque de fausses-couches ou de malformations congénitales, mais aussi une atteinte de la motricité, de l’acuité visuelle ou de la mémoire. 

Des études et des données parcellaires sinon biaisées

Mais pourquoi, alors, ces atermoiements des autorités ? La faute, sans doute, à l’absence de solutions de remplacement satisfaisantes – ce en quoi pro et anti-glyphosate s’accordent – mais aussi, peut-être, à des études encore trop morcelées et disparates. "En France, les données sur les usages actuels ou passés de pesticides en milieu agricole sont parcellaires. Il n’existe pas de bases de données rétrospectives et exhaustives de ces usages, qui puissent être mises à la disposition de la recherche ou du public", relève l’Inserm. "Cette absence de données est l’une des difficultés rencontrées dans l’évaluation des expositions qui est pourtant indispensable aux études épidémiologiques." Constat similaire du côté de l’OMS, selon qui "les données disponibles sont trop limitées pour qu’on puisse estimer l’impact sanitaire mondial des pesticides."


Difficile à évaluer, les effets des pesticides peuvent aussi, parfois, être présentés de façon biaisée. Des allégations portées par des associations spécialistes de la question récemment passées sous le feu des projecteurs. Mi-septembre, plusieurs médias européens – La Stampa, The Guardian et RMC – assuraient qu'une partie cruciale d’un rapport de l’agence européenne de sécurité des aliments (l’Efsa, déjà citée un peu plus haut, qui s’en est défendue) sur le glyphosate ressemblait au copier/coller d'un document déposé en 2012 par Monsanto au nom de la "Glyphosate Task Force", un consortium d'entreprises commercialisant des produits à base de l’herbicide. De quoi jeter le trouble. D’autant qu’au même moment, aux Etats-Unis, l’entreprise agrochimique rachetée par la firme pharmaceutique allemande Bayer en 2016 se retrouve accusée d'avoir eu une stratégie délibérée pour orienter l'évaluation scientifique du glyphosate, et ainsi démontrer qu'il n'était pas cancérogène. 

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