De la phosphine sur Vénus : "On ne va pas conclure pour autant qu'il y a de la vie"

De la phosphine sur Vénus : "On ne va pas conclure pour autant qu'il y a de la vie"
Sciences

ÉNIGME - Des chercheurs ont détecté une "biosignature" dans la couche nuageuse de Vénus, un gaz - la phosphine - qui, sur Terre, est associé à la vie. François Forget, planétologue et directeur de recherche au CNRS, revient pour LCI sur cette découverte qui enthousiasme la Nasa.

Existe-t-il une forme de vie ailleurs dans l'univers ? Des chercheurs ont confirmé la "présence apparente" dans l'atmosphère de Vénus d'un gaz, la phosphine, signalant peut-être la vie sur notre étoile du Berger. Etablis par des scientifiques de l'université de Cardiff et de l'Institut technologique du Massachusetts (MIT), les résultats de ces recherches ont été publiés lundi 14 septembre dans la très sérieuse revue Nature Astronomy. Alors que la planète est depuis longtemps négligée au profit de Mars, la faute à son environnement censé être hostile à l'émergence de toute forme de vie, la découverte a été qualifiée par Jim Bridenstine, administrateur de la Nasa, "d'événement le plus important" dans la recherche de vie extraterrestre.

Si cette découverte suscite l'enthousiasme, elle "n'est pas une preuve robuste de vie, seulement d'une chimie anormale et inexpliquée", nuance Jane S. Greaves, professeure d'astronomie et autrice principale de l'article. Joint par LCI, François Forget, planétologue, directeur de recherche au CNRS à l'Institut Pierre Simon Laplace et membre de l'Académie des sciences, appelle à la prudence. Toutefois, selon lui, cette détection "intéressante et assez excitante" a le mérite d'ouvrir de nombreuses portes. 

De la (phosphine) au niveau des nuages de Vénus- François Forget, planétologue au Laboratoire de météorologie dynamique

LCI : Des chercheurs ont confirmé la présence de phosphine dans l'atmosphère de Vénus. De quoi parle-t-on ?

François Forget : La phosphine est une molécule assez simple. Ce gaz est composé d'un atome de phosphore marié à trois atomes d'hydrogène. On en trouve beaucoup dans les atmosphères de Jupiter et Saturne, riches en hydrogène. Par contre, il n'y a pas de raison qu'il y en ait sur Vénus ni sur Terre. Or, sur notre planète, on le trouve en très petite quantité et il est d'origine biologique. Il peut être produit, par exemple, par des bactéries anaérobies, qui n'aiment pas l'oxygène et qu'on trouve dans les intestins des animaux. Il faut savoir que c'est un gaz incolore, inodore et très toxique. Dans les conditions vénusiennes, il n'est pas censé y en avoir. C'est une atmosphère de CO₂, très acide et très oxydante. La phosphine est détruite très rapidement. 

LCI : Et, pourtant, de la phosphine a bien été détectée dans les couches nuageuses...

François Forget : À l'aide de méthodes d'astrophysiciens, des chercheurs ont pu mesurer avec des télescopes des raies liés à la présence de ce gaz dans l'atmosphère de Vénus, plutôt au niveau des nuages. On parle de 20 parties par million (ppm), ce n'est pas beaucoup. Depuis longtemps, on suppute qu'il pourrait y avoir de la vie là-bas. Mais pas à la surface, où les conditions sont infernales : il n'y a pas d'eau, il fait très sec et la température avoisine les 470 degrés. C'est plus que ce qu'on utilise pour pyrolyser la matière organique dans les fours. Ce n'est pas du tout compatible avec la chimie du vivant. En revanche, quand on monte à 50-60 kilomètres d'altitude, dans la très épaisse atmosphère de Vénus, il fait entre 0 et 60°C. Et là, on a des nuages de gouttelettes, essentiellement d'acide sulfurique avec un petit peu d'eau. Cela reste quand même très austère.

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Néanmoins, des collègues ont spéculé et imaginé une forme de vie qui arriverait à se reproduire et à se développer dans ces gouttelettes, à l'image de certaines bactéries qu'on trouve sur Terre. Ce scénario est renforcé par une autre spéculation, liée à des théories disant qu'il y a des milliards d'années, Vénus n'était pas comme elle est aujourd'hui. Avant de vivre un grand bouleversement, elle ressemblait beaucoup plus à la Terre. Elle était peut-être recouverte d'un océan propice à l'émergence de la vie. Peut-être que, dans ses nuages, se trouve une forme de vie qui se serait réfugiée là. Les scientifiques qui ont publié l'article ont fait un travail sérieux pour déterminer quelle autre source pourrait expliquer la présence de cette phosphine, sans y parvenir. Ils ne concluent pas que c'est peut être de la vie. Ils posent juste la question en disant : "Nous, on n'a pas d'idée, sur Terre c'est de la vie, alors est-ce qu'on peut se gratter la tête et se demander si ça en est sur Vénus ?" 

Il faut confirmer l'observation elle-même- François Forget, planétologue au Laboratoire de météorologie dynamique

LCI : Quelles vont être les prochaines étapes des recherches ? 

François Forget : Il faut confirmer l'observation elle-même. L'observation est à la limite de ce que peuvent faire les instruments. Dans un sens, c'est assez robuste parce que la détection a été faite avec deux radiotélescopes différents. Mais il peut y avoir plein d'artefacts d'observation, ne serait-ce parce que la chimie est tellement riche. Ça pourrait être une autre molécule compliquée qu'on n'imagine pas et qui aurait exactement une raie signature de la phosphine, sans que cela en soit vraiment. J'ai pas mal de collègues sceptiques sur cette observation. Et puis une fois qu'on aura confirmé qu'il y a de la phosphine, si c'est le cas, on ne va pas conclure pour autant qu'il y a de la vie. Beaucoup de chercheurs spécialistes du sujet vont essayer d'imaginer les processus pour créer de la phosphine dans des conditions sans vie, sans biologie.

LCI : Cette découverte remet quoi qu'il en soit Vénus sur le devant de la scène...

François Forget : Ce n'est pas faux, c'est intéressant et assez excitant. Je ne peux pas réfuter ça, même en étant prudent. On a dans nos cartons des missions vers Vénus. En particulier une avec les Indiens et sur laquelle des chercheurs français et russes ont un accord pour mettre en place un spectromètre qui serait capable de confirmer ou non, avec une très grande sensibilité, la présence de phosphine. Je travaille aussi avec mes collègues américains sur un projet de sonde qui descendrait dans l'atmosphère, à travers les nuages et jusqu'à la surface. Actuellement, elle fait partie de quatre missions qui sont à l'étude et deux seront sélectionnées. Elle a des chances de voler. Dans l'équipe de Venus, on se dit que c'est chouette et que ça donne un argument de plus pour retourner in situ, dans l'atmosphère avec nos micro-laboratoires, pour bien regarder ce qu'il se passe. Cela met un coup de projecteur sur cette planète, incontestablement.

Mieux comprendre l'origine de la vie, et donc la Terre- François Forget, planétologue au Laboratoire de météorologie dynamique

LCI : En quoi, comme s'en félicite la Nasa, s'agit-il de "l'événement le plus important à ce jour dans la recherche de vie en dehors de la Terre" ? 

François Forget : Les spéculations sur la vie dans les nuages de Vénus, ce n'est pas nouveau. Il y a eu pas mal de travaux scientifiques sur le sujet, donc ce n'est pas comme si, tout d'un coup, ça ouvrait notre esprit vers une chose à laquelle on n'avait pas pensé. On y a pensé, et là arrive un argument qui nous dit qu'on a peut-être une première signature de cette activité biologique incroyable. Mais ce n'est pas révélateur. Si dans 10, 20 ou 30 ans, on arrivait à confirmer le fait qu'il y a une vie dans les nuages, alors oui, évidemment, ce serait énorme. L'information extraordinaire que ça nous donnerait, c'est que dès que les conditions sont à peu près favorables, avec de l'eau liquide, de l'énergie et des molécules, une forme de vie démarre. Cela renforce notre prospective sur l'idée, qu'entre guillemets, nous ne sommes pas seuls dans l'univers. C'est très important, sachant que nous, sur Terre, on ne sait pas comment on passe du non vivant au vivant. On ne sait pas s'il y a une chance sur 100 milliards que la vie démarre ou si c'est inévitable que, dès qu'il y a un peu d'eau liquide, la vie démarre. 

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LCI : Cela nous permettrait sans doute d'en apprendre plus sur la Terre...

François Forget : La recherche de vie dans le système solaire, les enquêtes qu'on mène sur Mars et là sur Vénus, nous permettent aussi d'enquêter sur cette question que j'ai évoquée à l'instant : comment on passe du non vivant au vivant ? La moindre bactérie que l'on trouve sur Terre, même la plus simple, est d'une complexité incroyable. Il nous manque vraiment les étapes intermédiaires entre le non vivant et le vivant. Ce passage est complètement mystérieux. Peut-être qu'avoir des étapes intermédiaires sur Vénus, Mars ou Europe nous permettra de mieux comprendre l'origine de la vie, et donc la Terre.

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