Menace sur la biodiversité : "On ne peut pas à la fois protéger la nature et maintenir un modèle de développement destructeur"

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INTERVIEW – Deux chercheurs du CNRS ont analysé pendant deux ans 13.000 études sur l’état de la biodiversité. Les conclusions de ce travail inédit ont été publiées début septembre dans la revue Trends in Ecology and Evolution et posent la question de la compatibilité entre notre modèle de développement et la protection de la nature.

Cela fait des années, pour ne pas dire des décennies, que les scientifiques et les écologistes s’inquiètent de l’érosion de la biodiversité. Les rapports sont nombreux et pourtant rien ne semble vraiment s’améliorer. Pour en avoir le cœur net, deux chercheurs du CNRS, Vincent Devictor et Laurent Godet, ont analysé pendant deux ans pas moins de 13.000 études sur le sujet, toutes publiées au cours de ces 15 dernières années, afin de faire un bilan précis de l’état de la biodiversité. 


Que sait-on réellement ? Quelles sont les causes de son érosion ? Et quelles sont les solutions pour la préserver ? Les conclusions de ce travail inédit ont été publiées lundi 10 septembre dans la revue Trends in Ecology and Evolution. Et elles sont sans appel. Explications avec Vincent Devictor, le co-auteur de cette étude.

LCI : En quoi votre étude apporte-t-elle un éclairage nouveau sur l’état de la biodiversité, que l’on sait grandement menacée ?


Vincent Devictor, chercheur au CNRS : L’un de nos objectifs était de faire le bilan des connaissances scientifiques sur la crise de la biodiversité et sur l’état de la nature et des espèces. Et premier constat : on accumule depuis 50 ans les mêmes connaissances sur les mêmes causes. Les premiers lanceurs d’alerte des années 70-80 évoquaient déjà les destructions massives d’habitats naturels, la surexploitation de certaines espèces à des fins commerciales ou encore l’homogénéisation du vivant avec l’introduction d’espèces invasives dans des milieux fermés.


Toutes ces causes sont connues et reconnues mais rien ne change véritablement. Là où notre étude peut être utile, c’est qu’elle permet de dépasser les discours rhétoriques sur la crise du vivant. Là on est sur des faits. Quand on parle de destruction d’habitats naturels, on donne des détails, qu’ils s’agissent d’hectares de forêt ou bien des récifs coralliens, sur ce qui est détruit. C’est tout à fait concret, ce ne sont pas des déclarations ou des estimations à la louche.

Et sans surprise, la situation est extrêmement préoccupante…


V.D : Effectivement. Pour vous donner un exemple, on assiste à des déclins d’espèces d’oiseaux en France qui sont assez spectaculaires. Sur 15 ans, des niveaux de populations ont chuté de 15 à 20%, cela représente des milliers d’oiseaux. Ce n’est pas tant à l’extinction dramatique de quelques espèces ici ou là à laquelle on assiste, mais plutôt à ce que certains chercheurs nomment une "défaunation", c’est-à-dire une sorte d’effondrement de la faune. 

D’autant qu’à l’image des recherches sur le climat, qui sont de plus en plus précises en raison de la multiplication des programmes de suivi, les recherches sur l’état de la biodiversité sont aujourd’hui plus fines que par le passé. Si on est constant sur l’identification des causes, on est bien meilleur sur la qualité et la quantité de données récoltées. Donc le diagnostic est de plus en plus solide et permet de connaître quel type de biodiversité est en danger, à quel point, à quel endroit, à quelle vitesse, etc. 

Rassurez-nous, votre étude comporte aussi quelques bonnes nouvelles ?


V.D : En effet. A travers ce travail, nous voulions vérifier l’idée que nous serions, dans le champ de la recherche, seulement en train d’accumuler des mauvaises nouvelles. Comme s’il y avait un pessimisme structurel dans les recherches menées sur la biodiversité. Eh bien, pas du tout. On a aussi une accumulation de bonnes nouvelles, c’est essentiel de le souligner. Car cela signifie que rien n’est perdu. On a vraiment des espèces qui redémarrent, on a des retours spontanés d’un certain nombre de milieux à des états favorables. 


C’est notamment le cas dans le milieu marin, quand on met en place des aires marines protégées, en quelques années, vous obtenez des résultats visibles d’amélioration de l’état des populations et de leur effectif. En France, nous avons des zones où l’on assiste à des retours spontanés de certaines espèces. Sur certains cours d’eau, les loutres et les castors reviennent. Ce sont des endroits où il y a bien évidemment un ralentissement des activités humaines. 


Ceci dit, la situation reste particulièrement préoccupante. En France métropolitaine, la surface d’habitat strictement protégée sont les réserves biologiques intégrales, aucune activité humaine ne peut avoir lieu dans ces zones, c’est 0,02% du territoire. C’est rien du tout. Partout ailleurs l’humain est présent. On ne se rend pas compte de la surdomination des activités humaines et de son intensité. Que reste-t-il à la nature ?

La bonne question n’est pas : "pourquoi on doit protéger la nature", mais "pourquoi on la détruit".Vincent Devictor

Venons-en aux causes, quelles sont-elles ?


V.D : Elles sont parfaitement identifiées depuis plusieurs décennies : destruction massive d’habitats naturels, emploi des pesticides, surpêche, surchasse, etc. Mais plus globalement, c’est notre modèle de développement et une certaine vision utilitariste de la nature qui est en cause.

C’est-à-dire ?


V.D : Il existe toute une littérature qui s’est développée depuis une trentaine d’années pour tenter de démontrer coûte que coûte de l’utilité des espèces et des écosystèmes. Comme s’il fallait toujours justifier la nécessité de protéger la biodiversité par son utilité. La bonne question n’est pas : pourquoi on doit la protéger, mais pourquoi on la détruit. Il faut arrêter de se poser la question de son utilité pour justifier sa protection et chercher à la place les motivations plus profondes qui engendrent sa destruction.


Est-ce vraiment pour faire plus d’emplois ? Moi j’en doute. Il y a beaucoup de projets où finalement la création d’emplois est extrêmement minime. Au final, quelle est la légitimité sociale, les conséquences éthiques et la pertinence économique de détruire la nature ? Si on prend le temps de répondre à cela, on aura des surprises sur certains projets.

Iriez-vous jusqu’à dire que l’espèce humaine se comporte comme un parasite ?


V.D : Il y a une grande diversité de comportements dans l’espèce humaine. Il y a des populations, des histoires et des cultures qui ont des anthropologies différentes qui ne sont pas toutes basées sur le mode de l’exploitation et la recherche de bénéfices. Il suffit de voyager un peu pour trouver d’autres types de relation à la nature que celle diffusée par l’économie capitaliste. C’est vrai au sein même de notre culture, nous ne sommes pas tous guidés par le profit et la domination de la nature.


Et si on voyage dans le temps, c’est la même chose. On s’aperçoit que la surexploitation et la surconsommation n’ont pas toujours existé. C’est d’ailleurs assez récent cette manière d’abîmer la nature à l’échelle industrielle. Donc à la fois dans l’espace et dans le temps, on aboutit à la conclusion qu’il existe d’autres voies que celle de l’exploitation effrénée. 

"Nous aurions besoin d’un Charlie Chaplin de l’écologie qui nous montrerait, avec humour, l’absurdité de certaines politiques"Vincent Devictor

Selon vous, il n’est pas possible de préserver véritablement la nature sans renoncer à notre modèle de développement ?


V.D : Absolument et pour une raison simple. La cause n°1 du déclin de la biodiversité c’est la destruction des habitats naturels et la cause n°2, c’est la surexploitation. Et quand on regarde les conversions de terre à des fins de production industrielle intensive, on a systématiquement le même constat : cela se traduit en cascade par plus de pollution et une destruction nette d’habitats naturels donc d’espèces. La majorité de ces destructions sont irréversibles. Combien de milieux artificiels sont ensuite détruits pour favoriser un retour de la nature ? 


On peut donc faire assez rapidement le lien entre mode de développement et destruction de la nature. Il y a une forme de contradiction à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui et dont il faut faire l’analyse et la critique. Non, tout n’est pas possible. On ne peut pas à la fois maintenir un modèle de développement destructeur et protéger la nature. Il se trouve que quand vous étudiez la dynamique du vivant, vous tombez sur des contraintes écologiques et il faut admettre les notions de limite et de limitation. 


Nos sociétés ont fait trop de compromissions. Il a toujours été question de maintenir les espèces ou les habitats naturels juste au-dessus du seuil de viabilité. Or, il y a une grande différence entre une protection minimale de la nature où l’on se contente d’éviter la disparition des espèces et une protection réellement écologique de la nature afin que les populations et les espaces naturels soient dans des dynamiques satisfaisantes sur un espace large et sur un temps long.

C’est donc le politique qui détient la clé du problème ?


V.D : Le politique n’est qu’un acteur parmi d’autres. Il y a aussi les associations locales et des acteurs de terrain qui ont un rôle essentiel. Mais oui, on attend du politique qu’il imprime un cap ambitieux qui n’est pas celui qu’on a connu jusqu’ici. 

Ceci dit, j’ai impression qu’on est en train de changer d’époque. Après une phase de diagnostic et de dénonciation, c’est aujourd’hui une logique de lutte et de combat qui prévaut. Même dans le champ scientifique. Regardez ce qui a été fait sur le climat. Il a fallu des lanceurs d’alerte. Il faut également prendre la réalité du monde biologique pour ce qu’elle est et ne pas avoir peur de dénoncer des projets absurdes.


Mais il ne faut pas non plus attendre le politique, il faut presque s’en passer car ce n’est pas forcement lui qui détient la clé. Moi, je crois beaucoup à l‘engagement sur un problème précis. Quel barrage ou quel supermarché va être construit ? A quel endroit ? Quand il y a un nouveau projet d’autoroute, est-ce vraiment un projet profitable ? Profitable à certains, probablement mais est-ce qu’il est éthiquement et socialement souhaitable ? Ce sont ces questions-là qu’il faut se poser. Dès lors, un autre projet de vie est possible afin de mettre à mal certaines absurdités. 


Certes, il y a un cap idéologique à franchir, il ne faut plus avoir peur de dénoncer la faillite du modèle de développement durable. Mais l’engagement, il doit se faire sur des sujets précis. Pour donner une note plus légère à tout ça, je pense que nous aurions besoin d’un Charlie Chaplin de l’écologie qui nous montrerait, avec humour, l’absurdité de certaines politiques. A un moment donné, il faut reconnaitre que notre modèle de croissance économique est frappé d’injonctions contradictoires. On ne peut pas détruire la nature et la protéger en même temps.

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