Nuage radioactif : la Russie cache-t-elle un accident dans un centre de retraitement des déchets nucléaires ?

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ATOMIQUE – Du ruthénium-106 a été détecté en quantités importantes, fin septembre, dans le ciel européen en provenance probable de Russie. Parmi les hypothèses envisagées : celle d'un accident dans un centre de retraitement des déchets radioactifs. LCI a interrogé Jean-Christophe Gariel, directeur de la santé à l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, pour tenter d'en en savoir plus.

Faut-il s’inquiéter ? Alors que plusieurs instituts européens de surveillance de la radioactivité avaient indiqué, fin septembre, avoir détecté d’importantes quantités de ruthénium-106 – un produit de fission issu de l'industrie nucléaire, par ailleurs utilisé dans certains traitements médicaux – provenant probablement de Russie, l'agence russe de météorologie Rosguidromet a reconnu lundi qu'une concentration "extrêmement élevée" de cet élément chimique avaient été décelées dans plusieurs régions du pays des Tsars, excédant de près de 1000 fois les niveaux relevés un mois auparavant. Pour l'heure, le géant public de l’énergie atomique Rosatom dit n'avoir enregistré "aucun incident ni panne" sur ses installations nucléaires mais des ONG, Greenpeace en tête, contestent cette affirmation.  

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Qu’est-ce que le ruthénium-106 ? Comment a-t-il pu se propager ainsi dans l’atmosphère ? Est-il dangereux pour la santé ou pour l’environnement ? Que s'est il passé en Russie ? LCI a interrogé Jean-Christophe Gariel, directeur de la santé à l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), pour tenter d’y voir plus clair. En l'absence de précisions des autorités russes, le spécialiste de l'atome nous détaille les principales hypothèses envisagées.

LCI : Pouvez-vous nous dire ce qu’est le ruthénium-106 ?

Jean-Christophe Gariel : Le ruthénium-106 est un produit de fission qui est issu de la réaction que l'on a généralement dans un réacteur nucléaire à partir de l'uranium. C'est un élément radioactif. Il est également utilisé pour certaines applications médicales car il émet un rayonnement - beta - parcourant un chemin qui n'est pas extrêmement long. Pour certains traitements de cancers au niveau des yeux, on utilise ainsi des sources de ruthénium.

LCI : Comment expliquer que de telles quantités aient été retrouvées dans l'air ?

Jean-Christophe Gariel : Il faut qu'il y ait eu une émission importante de ruthénium-106 à la source, mais aussi des conditions météorologiques qui ont fait que cette quantité de radioactivité libérée dans l'atmosphère a été dirigée par des vents de l'Est vers l'Europe. Si le vent avait soufflé dans l'autre sens, le nuage serait allé en Sibérie. Une fois dit cela, il est clair que l'on est face à une situation anormale. Le ruthénium-106 ne doit normalement pas être détecté dans l'air ambiant. C'est ce qui nous a mis la puce à l'oreille dès les premiers jours du mois d'octobre. Cela veut bien dire qu'il y a eu un incident ou un accident quelque part. Nous parlons d'ailleurs plutôt d'accident, vu les quantités extrêmement importantes relevées.

LCI : Comment savoir ce qu'il s'est passé ?

Jean-Christophe Gariel : À partir du moment où l'exploitant des installations ne parle pas, nous sommes obligés de raisonner par hypothèses. 1. D'abord, est-ce un accident sur un réacteur nucléaire, oui ou non ? Si tel avait été le cas, nous n'aurions pas décelé seulement du ruthénium-106 mais d'autres produits de fission, en particulier du césium (comme lors des catastrophes de Tchernobyl ou de Fukushima, ndlr). 2. Est-ce le résultat d'une usine qui produit des sources pour le domaine médical ? Cela nous semble tiré par les cheveux étant donné que les niveaux relevés sont, encore une fois, extrêmement importants. 3. Enfin, est-ce à cause d'une usine de retraitement des combustibles nucléaires usés, où l'on met en jeu de grandes quantités de radioactivité ? C'est plus probable.

LCI : Quelle est la dangerosité du ruthénium-106 pour l’homme et la nature ?

Jean-Christophe Gariel : Dans le cas présent, si vous êtes en Europe, il n'y a pas de risques sanitaires ni environnementaux. En revanche, si vous vous placez à proximité de l'installation en cause, cela représente, pour l'homme, une dose qui est loin d'être négligeable. Il faudrait toutefois une forte exposition pendant longtemps pour voir se développer des maladies comme des cancers. Mais à supposer que ce genre d'événement s'était produit en France, nous aurions mis les gens à l'abri, a minima. Et en sachant que ces rejets conduisent à des dépôts sur des fruits ou des légumes qu'il ne faudrait surtout pas ingérer, nous aurions demandé de ne pas les commercialiser. Ce sont des mesures à prendre pour protéger les populations et l’environnement.

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