Objectif Lune : la ruée vers l'or spatial a déjà commencé (mais ce n'est pas celui que vous croyez)

Sciences
ELDORADO LUNAIRE - L'idée d'aller dans le Système solaire, et notamment sur la Lune, pour y récupérer différentes ressources naturelles est sur la table depuis quelques années. Des agences spatiales et des sociétés privées misent sur ce marché prometteur mais au cadre juridique encore flou. Pour en savoir plus, LCI a interrogé Francis Rocard, du Centre national d’études spatiales.

Explorer l'espace, c'est bien. L'exploiter, c'est encore mieux. La Chine, l'Inde et Israël se lancent tour à tour à l'assaut de notre satellite naturel. Près de cinquante ans après Apollo 11 et le premier pas de l'Homme sur la Lune, plusieurs missions d'exploration lunaire sont prévues cette année. Et l'Europe dans tout ça ? Le mois dernier, ArianeGroup, le fabriquant des fusées Ariane, a annoncé travailler avec l’Agence spatiale européenne (Esa) pour "aller sur la Lune avant 2025". Le contrat signé entre ces deux acteurs ne concerne qu’une étude préalable. Pour l'heure, l’Europe se penche surtout sur une simple mission d’utilisation des ressources in situ (ISRU) pour apprendre à exploiter les matériaux trouvés sur place, en particulier les roches à la surface de notre satellite naturel. 


Pour en savoir plus, LCI a interrogé Francis Rocard, astrophysicien et responsable du programme d'exploration du Système solaire au Centre national d'études spatiales (Cnes).

LCI : On entend ici et là que des milliards de tonnes de ressources naturelles dorment tranquillement sur la Lune. Quel est cet "or gris" dont tout le monde parle ?

Francis Rocard : Il existe trois grandes catégories de ressources sur la Lune.  La plus prisée, et de loin, c'est l’eau. La Lune ne possède aucune atmosphère, donc pas de vapeur d’eau, et son sol est sec. Mais nous pensons que des minéraux hydratés sont présents dans les fonds de cratère qui se trouvent sur les pôles. Cette eau proviendrait des bombardements de comètes qui ont lieu depuis quatre milliards d’années. Lors de ces collisions, les fonds de cratère agissent comme des pièges froids où l’eau se condense et y demeure ad vitam aeternam.


De récentes découvertes ont aussi montré que de l'eau pourrait également se trouver à la surface. Cela changerait la donne. Il suffirait de creuser dans le régolite pour extraire cette roche dont nous espérons qu’elle contient de l’eau. La première étape serait d’envoyer un démonstrateur vers le pôle sud afin d'y effectuer des mesures pour savoir en quelle quantité. Si nous découvrons qu’il y a 1% d’eau dans le régolite, cela ne sera pas simple de la récupérer. En revanche, si les taux atteignent 10% ou 20%, ce serait déjà plus intéressant.


Et si on trouve bien de l’eau sur la Lune, mis à part pour abreuver les futurs colons, à quoi servira-t-elle au juste ?

Les Américains veulent aller Mars et le voyage pour s’y rendre dure six mois. La station en orbite lunaire qu'ils sont en train de construire -et qui devrait être opérationnelle à l’horizon 2022-2023- pourrait être une station-service pour faire le plein. Le plein d’eau pour les astronautes, mais aussi le plein en carburant. Lorsque vous transformez l’eau, vous obtenez en effet du propergol. Il s'agit d'un mélange d'hydrogène H2 et d'oxygène O2, notamment utilisé pour alimenter le moteur de la fusée Ariane 5. Cela coûtera moins cher de l’exploiter au pôle sud de la Lune que de l’amener depuis la Terre.

"Je ne crois pas à l'exploitation des minerais lunairesFrancis Rocard, astrophysicien au Centre national d'études spatiales (Cnes).

On parle également de la présence de "terres rares"* sur la Lune. Sur notre planète, les gisements sont plutôt limités. D’où cette idée un peu folle : aller chercher ces précieux minerais sur la Lune plutôt que sous la calotte polaire ou à 20.000 lieues sous les mers. Bref, la Lune est-elle un nouvel eldorado pour les entreprises minières ?

Aujourd’hui, seuls les Chinois exploitent ces métaux rares sur Terre. Leur production est extrêmement polluante. Ils sont très prisés, en particulier dans le secteur des nouvelles technologies. Ils sont notamment utilisés pour fabriquer les panneaux solaires, les smartphones, les éoliennes, etc.. L'idée est de voir si nous pouvons les exploiter ailleurs, comme sur la Lune ou des astéroïdes. 


Pour être franc, cette exploitation des minerais lunaires, dont les "terres rares", je n’y crois pas trop. Qui peut dire en effet aujourd'hui avec certitude qu'il y a plus de "terres rares" sur la Lune que sur Terre ? Par ailleurs, sachant qu’actuellement, cela coûte plusieurs centaines de milliers de dollars pour envoyer un kilo de matériel sur la Lune, ramener des cailloux depuis la Lune sur la Terre pour les vendre, cela n'a aucun sens financier.


La troisième grande ressource, également très futuriste, est l’hélium-3. Le prix du kilo est évalué à près d’un demi-million de dollars. De quoi s’agit-il exactement ?

Le vent solaire, qui bombarde la surface lunaire, se compose de 95% d’hydrogène et de 4% d’hélium, dont de l’hélium-3, un isotope qu'on ne trouve pas sur la Terre. L'hélium-3 pourrait notamment devenir le carburant idéal pour alimenter plus puissamment les fusées de demain. Il a aussi l'avantage d'être moins radioactif, et donc moins dangereux. Mais cette technologie nécessite encore des recherches et ne verra pas le jour avant la seconde moitié du XXIe siècle.

L'absence de cadre juridique précis  risque-t-elle de conduire à une concurrence féroce entre grands groupes privés et Etats pour l'obtention de la moindre concession et exploiter ces ressources lunaires ?

Le cadre juridique est en effet pour l'instant un peu ambigu. Un traité international, ratifié en 1967 par plusieurs pays, dont les Etats-Unis et la Russie, régit les activités des États en matière d'exploration et d'utilisation de l'espace extra-atmosphérique, y compris la Lune et les autres corps célestes. Le texte stipule que personne n’a le droit de s’approprier la Lune. 


Toutefois, s'inspirant du droit de la haute mer, les États-Unis ont légiféré fin 2015 afin d'autoriser les entreprises américaines à s'arroger le droit de propriété des ressources pour les revendre. La plupart des entreprises qui se positionnent sur ce marché prometteur s’intéresse en particulier à l’eau, car la Nasa est prête à financer leurs recherches. La start-up américaine Astra a ainsi imaginé tout un dispositif. Son idée est de récupérer un morceau de roche spatial et de le ramener jusqu’à la base en orbite lunaire. Pour en extraire l’eau, le débris spatial serait placé à l'intérieur d'une chaussette chauffée par un système géothermique alimenté par un panneau solaire. En terme de faisabilité, cela  ne me parait pas impossible. Mais cela va coûter extrêmement cher, de l’ordre d'un ou deux milliards de dollars. 


En Europe, le Luxembourg a aussi promulgué la première loi sur l’exploitation des ressources spatiales, un peu différente de celle des Américains.

Actuellement, c'est le seul pays de l'Union européenne à permettre à des acteurs privés d’exploiter les ressources de l’espace. Ce texte de loi spécifie que le Grand-Duché est prêt à aider les entreprises d’exploitation de minerais spatiaux, dans la mesure où elles installent leurs sièges au Luxembourg. Récemment,  une entreprise qui avait obtenu l'agrément du ministère luxembourgeois de l'Economie a cependant fait faillite, laissant derrière elle une ardoise de 10 millions de dollars. Plus globalement, le cadre juridique s'adaptera au fil du temps, cela ne fait aucun doute.

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EXPLORE - A quoi ressemble la face cachée de la Lune ?

* Cérium, terbium, samarium, scandium, gadolinium, lanthane... Peut-être n'avez-vous peut-être jamais entendu parler de ces métaux ultra-précieux. Pourtant, sans eux, aucune de nos technologies numériques n’existerait. Mais les gisements connus et exploitables sont plutôt limités sur notre planète. Et la Chine détiendrait près de 90% des réserves mondiales, loin devant la Russie et les Etats-Unis. D'où une guerre géopolitique pour le contrôle de cet "or gris".

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