"On habitue les animaux à notre présence" : un explorateur nous raconte son quotidien sur le terrain

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VIS MA VIE - Il a en charge la collection de singes et lémuriens du Parc zoologique de Paris. Luca Morino, primatologue, partage son temps entre la France et les zones reculées où il part en quête d'animaux rares. Avant de partager ses anecdotes avec les visiteurs lors d'une conférence le 23 avril, il revient pour LCI sur l'évolution de son métier.

Une quinzaine. Pas plus. Ils ne sont qu'une quinzaine dans le monde à étudier, comme lui, le gibbon, le plus petit des grands singes. Luca Morino a toujours "voulu étudier des primates dans la nature". Primatologue depuis plus de 20 ans, ce scientifique italien passé par le Max Planck Institute de Leipzig et l'université Rutgers aux Etats-Unis a posé ses valises en France où il gère la collection des singes et lémuriens du Parc zoologique de Paris. Une mission qui ne l'empêche pas pour autant de poursuivre ses recherches sur le terrain. Alors, la réalité du travail d'explorateur est-elle celle que nous nous imaginons ? Avant de répondre aux questions des visiteurs le 23 avril pour une conférence donnée dans le cadre du "Printemps des explorateurs", il a bien voulu répondre aux nôtres. De quoi nous faire voyager dans les forêts les isolées.

LCI : L'imaginaire collectif perçoit l'explorateur avec son short, ses lunettes, ses jumelles et sa gourde dans son sac. Est-ce encore ça en 2018 ?

Luca Morino, primatologue : On n'était pas loin du tout de ça en effet lors de ma dernière mission sur les traces d'une espèce de gibbons très menacée, il y a un mois dans le sud du Laos. Pour arriver au campement, on a fait 2h30 de voiture, 2h30 de bateau, 1h30 de tracteur, 1h30 de moto et 7h30 de marche. C’était très isolé. On devait tout ramener donc on a fait une bonne sélection. On n’emporte pas de bouquins parce que ça fait lourd. C’était vraiment très basique : jumelles et hamac pour dormir le soir. L'idée, c'est vraiment d'être au plus proche possible des animaux et d'arriver toujours sur site avant qu'ils ne se réveillent.

LCI : Comment votre manière de travailler a-t-elle évolué avec l'arrivée des nouvelles technologies ?

Luca Morino, primatologue : Le changement le plus fort a été la connexion aux réseaux téléphoniques. Ça a été très positif au niveau de la sécurité. On était vraiment isolé avant, on a eu parfois des problèmes avec des gens qui devaient être évacués et ça a été à nous de le faire car personne ne pouvait venir. Ou alors il y avait des problèmes en dehors de notre camp mais nous n’étions pas au courant. Mes parents et ma petite amie ont même pensé pendant un mois que j’étais mort parce qu’ils n’avaient aucune nouvelle ! Après, peut-être que je suis trop "à l’ancienne" mais ça a quand même ruiné quelque chose. Un équilibre se créait au sein du groupe que nous formions, c’était spécial. J'ai vu la différence récemment lors d'une mission de deux ans dans la forêt à Sumatra où on arrivait à capter. Les gens qui avant étaient ensemble, jouaient de la guitare, s’isolaient de plus en plus pour aller chercher du réseau et téléphoner à l'extérieur.

Certains utilisent des drones pour essayer de les voir de plus près et ça pourrait être gênant, parce que ça fait peur aux primates- Luca Morino, amateur de techniques d'observation plus traditionnelles

LCI : Pourriez-vous nous citer des outils en particulier ?

Luca Morino, primatologue : La récolte des données est beaucoup plus simple. On n'a plus besoin de tout noter sur des petits papiers pour ensuite les rentrer dans l'ordinateur, ce qui était une énorme perte de temps. On peut également faire des analyses qui avant étaient impossibles. J’étudie les interactions entre hormones et comportement social. Avant, pour calculer les taux hormonaux comme la testostérone, on devait attraper l’animal et faire une prise de sang. C'était très invasif, surtout que j’étudie des espèces menacées qu'on n’aurait jamais le droit d'approcher. Maintenant, on arrive à travailler à partir des crottes, plus faciles à récupérer. Des "camera traps" (pièges photographiques, ndlr) permettent aussi d’observer et de documenter la présence d’animaux même si on n’arrive pas à les voir.

LCI : Les animaux ressentent-ils ces avancées technologiques ?

Luca Morino, primatologue : Ça dépend beaucoup de l’animal qu’on étudie et des technologies qu'on utilise. J’essaie d’être non invasif car, ce qui m’intéresse c’est vraiment le comportement naturel des animaux. On les habitue à notre présence. On a des jumelles, basiques, rien qui ne dérange beaucoup. Je ne le ferai pas mais certains utilisent des drones pour essayer de les voir de plus près et ça pourrait être gênant, parce que ça fait peur aux primates.

Tout le monde devrait passer au moins un mois dans la forêt pour se reconnecter et retrouver la place de l’homme dans le monde- Luca Morino

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À la découverte de la vie nocturne des animaux au parc zoologique de Paris

LCI : Un conseil pour les enfants qui souhaiteraient devenir explorateurs ?

Luca Morino, primatologue : Ne pas lâcher l’affaire, ne pas perdre la passion. Il faut vraiment y aller. Il vivra des expériences qui le marqueront à vie ! Si je devais sélectionner les 20 premiers événements de ma vie, ils seraient tous liés à la nature et à la forêt. J’ai enseigné aux Etats-Unis et j’ai noté qu’il y a de moins en moins de passionnés. Je trouve ça triste, ce détachement de la nature en général. Quand j'étais directeur d’une école de terrain, on prenait nos étudiants américains et on les emmenait dans la forêt, dans la savane en Afrique et ils en revenaient complètement changés. Comme thérapie, tout le monde devrait passer au moins un mois dans la forêt pour se reconnecter et retrouver la place de l’homme dans le monde.

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Retrouvez Luca Morino lundi 23 avril à 14h pour sa conférence "A la rencontre des primates".

Plus d'informations sur le site du parc zoologique de Paris.

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