REPORTAGE - Du houblon au trou noir, on a bu une "Pinte de science" chez Tata Monique

Sciences
BIG BANG THEORY - "Pint of science", un mini-festival scientifique inspiré d’une expérience britannique, propose d'assister à des conférences dans des bars de quartier. Cette semaine, nous sommes allés chez "Tata Monique" pour parler... de trou noir.

Une pinte et des chips, le tout devant une bonne présentation scientifique. La formule de "Pint of Science" ("Une pinte de science", en français) a de quoi ravir tous ceux qui aiment enrichir leur culture scientifique autrement. Pour 2 euros, ce petit festival propose d’assister dans un bistrot de votre quartier à une conférence dédiée à un thème défini à l'avance par les organisateurs. Pendant trois jours (du 20 au 22 mai), et dans 40 villes de France, plusieurs centaines de chercheurs, travaillant dans les domaines de l'astronomie, des neurosciences, de la biologie ou même de la sociologie, ont déserté leurs laboratoires, le temps d'une soirée, afin de partager leurs connaissances avec le grand public. 


Vingt heures, mardi 21 mai 2019, dans le quartier de La Sorbonne à Paris. Chez "Tata Monique", petit bistrot au charme désuet et repère à fêtard bien connu des habitants du quartier, l’odeur du houblon fermenté et les effluves de liqueurs anisées attirent habituellement une clientèle de noctambules. Ce soir-là, pourtant, les piliers de bar ont laissé place à un petit groupe d’une cinquantaine de personnes, étudiants pour la plupart, venus pour assouvir leur soif de connaissances. Ici, la curiosité n'est pas un vilain défaut. "Le premier critère, ce n'est pas le lieu, mais le thème de la conférence", sourit Romain, 33 ans, look de skateur, qui a réservé son billet il y a un mois. 

Par définition, un trou noir... est noir. Il ne réfléchit rien, ce qui le rend invisible dans l'espace. Voilà, vous savez tout !Pierre Fleury, cosmologiste et enseignant à l'Université de Genève.

Dans la cave voûtée, située au rez-de-chaussée du bar, on parle de trou noir. Chemise blanche et mocassins, Pierre Fleury, cosmologiste et enseignant à l’Université de Genève, livre un exposé savant, en version accélérée, sur le fonctionnement de ces objets célestes pour le moins fascinants. "Par définition, un trou noir... est noir. Il ne réfléchit rien, ce qui le rend invisible dans l'espace. Voilà, vous savez tout !", lance le scientifique, âgé d'une petite trentaine d'années, provoquant l’hilarité générale dans l’arrière-salle bondée du bar. Et d'enchaîner sur la théorie de la relativité.


"Paradoxalement, Einstein ne croyait pas à l'existence des trous noirs", reprend-il. "Pourtant, c'est bel et bien sa théorie, élaborée en 1905, soit 100 ans avant la première preuve irréfutable de leur présence, qui permet d'expliquer aujourd'hui le fonctionnement de ces objets", s'amuse-t-il. Dans l'assemblée, composée de plus d'un tiers de femmes, la prestation est saluée par une salve d'applaudissements. Dans la foulée, l'échange se poursuit à l'étage. Accoudé au comptoir en zinc, pinte de bière à la main, Pierre Fleury répond aux questions d'un petit groupe de curieux.

Le débat porte sur la première photo d'un trou noir qui a été révélée le mois dernier par une équipe internationale d'astronomes. Plus particulièrement, la méthode utilisée pour capturer ce monstre du cosmos, situé à quelque 53 millions d'années-lumière de la Terre. "Jusqu'à présent, les seules représentations que nous avions des trous noirs étaient des simulations numériques, rappelle le chercheur. Il poursuit : "Ces objets sont tellement éloignés de nous qu'il est impossible d'y envoyer une sonde pour les observer directement. Pour pallier à cela, ces astronomes ont donc utilisé huit télescopes répartis sur le globe pour créer un télescope virtuel d'environ 10.000 km de diamètre." Yeux écarquillés et tout sourire, les trois quidams qui lui font face acquiescent du menton. 


Devant le bar, Jeanne, 25 ans, et Mathilde, 26 ans, profitent de l'entracte pour fumer une cigarette. L'une est architecte, l'autre directrice artistique dans la pub. Pour ces deux Parisiennes, c'est une première. Une amie les avait rencardées. "Ce qui nous a attirées dans le concept de "Pint of Science", c'est le fait de pouvoir stimuler sa matière grise, tout en profitant de l'atmosphère détendue d'un bistrot", déclarent-elles. Béotiennes dans le domaine des sciences, elles craignaient avant de venir de ne rien comprendre à la présentation. "C'était limpide, le scientifique a fait un gros effort de vulgarisation. Les trous noirs n'ont plus aucun mystère pour nous", s'enthousiasment-elles.

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Qu'est-ce qu'un trou noir ?

C'était vraiment chouette, nous n'avons pas vu le temps passerUn couple de trentenaires, curieux d'en savoir plus sur les trous noirs

Les organisateurs sonnent le tocsin. Direction le rez-de-chaussée du bar, où la seconde session va bientôt débuter. Giulia Cusin, enseignante-chercheuse à l'Université d'Oxford, décrypte les mécanismes des ondes gravitationnelles. "Certains événements cosmiques, comme l’explosion d’une étoile ou la fusion de deux trous noirs, sont tellement intenses qu’ils déforment l’univers, détaille la jeune chercheuse, PowerPoint à l'appui. "Plus exactement, ils émettent des ondes, dites gravitationnelles, qui se propagent à travers le cosmos et font vibrer l’espace-temps qui nous entoure. A la manière d’un caillou jeté dans un lac et qui produit des remous à la surface de l’eau". A entendre les commentaires dans le public, la métaphore a fait mouche. Mission accomplie pour Giulia.


Plutôt que de regarder un docu sur Netflix affalé sur le canapé du salon, Alexandra et Romain, la trentaine, sont venus en couple pour assister aux conférences de ce soir. Eux non plus n'ont pas fait d'études scientifiques. Pourtant, depuis peu, ils vouent une passion pour tout ce qui touche au Cosmos. "On craignait de se retrouver au milieu d'une meute de Mac Lesggy - le présentateur de E=M6 - et de doctorants. Finalement, le public est assez hétéroclite", observent-ils, avec justesse. C'est justement tout l'ADN de "Pint of Science" : démystifier la recherche scientifique et la rendre accessible aux communs des mortels. Les intervenants n'utilisent pas de mots savants. Au contraire, ils s'attachent à employer un vocabulaire simple et des métaphores pour rendre compréhensible des concepts parfois/souvent complexes. "C'était vraiment chouette!", lance le couple d'amoureux.

14.000 personnes en France

Pour Pierre Fleury, c'est un devoir, en tant que scientifique, de venir à la rencontre du public. "Sans les impôts des gens, nous ne pourrions pas mener nos recherches. C'est l'une des raisons pour laquelle j'ai tenu à participer à cet événement, explique-t-il. Pour sa collègue, le fait de se confronter au public est nécessaire pour un chercheur. "Cela nous permet de voir les choses avec un regard différent. Et qui sait, peut-être, de faire de nouvelles découvertes une fois de retour au labo", sourit l'astrophysicienne. Le patron du bar, quant à lui, y voit un bon moyen d'attirer une nouvelle clientèle. "Les gens restent après les conférences pour discuter entre eux. Ils consomment. Comme ça, tout le monde est content", confie le gérant.


Cette année, pour sa cinquième édition en France, ce festival scientifique a attiré près de 14.000 personnes, dans 40 villes de l'Hexagone. A Paris, tous les billets avaient été vendus à l'avance. C’est en poursuivant sa thèse à Londres, en 2013, qu'Elodie Chabrol avait entendu parler pour la première fois de "Pint of Science" : un projet que montaient des étudiants qui souhaitaient présenter leurs recherches – et découvrir celle des autres – hors d’un labo. La Française de la bande exporta donc le concept dans l’Hexagone l’année suivante en créant une association à but non lucratif. Devant le succès rencontré, l'événement a fait des petits. Il est désormais mondial et avait lieu dans 400 villes à travers le monde.

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