Rougissement du perroquet, frustration du chat... La face cachée des émotions animales sous la loupe de la science

Rougissement du perroquet, frustration du chat... La face cachée des émotions animales sous la loupe de la science

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ZOOLOGIE - La recherche sur les émotions chez les animaux est encore balbutiante, mais le domaine est de plus en plus en vogue, comme en témoignent plusieurs découvertes récentes.

Il aura fallu attendre 2015 pour que le Code civil reconnaisse les animaux comme des "êtres vivants doués de sensibilité", et plus comme des "biens meubles". La science, elle, considère depuis longtemps que les bêtes sont loin de l'être. En s'inspirant des neurosciences, des chercheurs tentent aujourd'hui de percer les secrets de leurs émotions. Un champ de recherche encore balbutiant, mais de plus en plus en vogue.


Disons-le d'emblée : les émotions des animaux sont empreintes d'une (très) large part de mystère."Les scientifiques ne sont pas tous d’accord sur le fait qu’ils puissent en ressentir, constate Alain Boissy, directeur de recherche à l’INRA et spécialiste de l’étude des émotions chez les animaux d’élevage. "Nous savons que les animaux réagissent à différents types de situations. Leur comportement nous donne des indices sur ce qu’ils peuvent ressentir, mais tant qu’ils ne parleront pas, on ne pourra jamais vraiment savoir ce qu’il se passe dans leur tête".

Les perroquets rougissent

Quoi qu'il en soit le mois dernier, alors que les expressions faciales n'avaient jusqu'ici jamais été démontrées chez les oiseaux, une équipe de scientifiques français a pour la première fois établi que les perroquets étaient capables de rougir. "Jusqu'alors, on considérait le rougissement comme propre à l'Homme. Mais les perroquets ne font pas qu'imiter la voix humaine, ils peuvent aussi exprimer des émotions", nous assure Aline Bertin, chercheuse à l’INRA et auteure principale de cette étude reposant sur des interactions entre les volatiles et leurs soigneurs. "Au moment où ils rougissaient, ils ébouriffaient les plumes de leur cou pour faire une couronne autour de la tête, ce qui est le signe d'une émotion positive", décrit-elle. Un état affectif qui a pu être observé grâce à la particularité des joues de ces perroquets, dépourvues de plumes : "Les vaisseaux sanguins qui la parcourent permettent à leur peau blanche de s’empourprer", explique la chercheuse. 

Les expressions faciales des animaux, c’est justement le dada d’Alain Boissy. Depuis 30 ans, l'éthologue étudie les comportements sociaux et émotionnels des ruminants afin d’améliorer leur bien-être en élevage. "Les émotions négatives, comme la peur, se traduisent par des comportements très marqués, souligne-t-il : soit l’animal se met à trembler, soit il part en courant pour se cacher. En ce qui concerne la question de savoir si les animaux peuvent ressentir des émotions positives, c’est plus difficile à observer car les signaux sont beaucoup plus subtils."

La frustration chez le chat

A la fin des années 70, l’éthologue allemand Paul Leyhausen avait publié un guide des expressions faciales des chats, s'attachant à comprendre leur signification. Et dans un article paru le 21 mars 2017 dans la revue Behavioural Processes, des scientifiques australiens et britanniques ont tenté d'approfondir ses recherches en utilisant la technologie Facial Action Coding System (FACS).


Leur conclusion :  si les chats ressentent une crainte, ils vont se contenter de tourner légèrement la tête, de sorte que leur regard soit dirigé vers la gauche. A l'inverse, quand l'animal est détendu, son regard se tourne vers la droite et il tourne, une fois encore, légèrement sa tête. La frustration a sans doute été l'émotion la plus finement décrite par les chercheurs : le chat émet des sifflements, il se lèche le museau qui se plisse, la mâchoire s'ouvre, la lèvre supérieure se soulève tandis que l'inférieure s'abaisse, il montre la langue et il vocalise. 

Les mimiques des chevaux

En matière d'expressions faciales, les chevaux surpassent la plupart de leurs congénères. Une récente étude menée par des chercheurs de l'université du Sussex a montré qu'ils présentaient une gamme d’expressions plus riche que celle des chiens, et même que celle des chimpanzés. Ces scientifiques britanniques ont pu identifier dix-sept expressions faciales chez ces équidés. Dix de moins que les hommes, certes, mais une de plus que les chiens et quatre de plus que les chimpanzés.


Les chercheurs ont fait cette découverte en disséquant une tête de cheval et en identifiant chaque muscle situé sous ses traits faciaux. Ils ont ensuite étudié des heures de vidéo montrant les comportements de 86 chevaux, aussi bien mâles que femelles, de races et d'âges différents. Les scientifiques ont ainsi pu lister les mouvements des yeux, des lèvres, des narines et du menton qu'ils avaient observés. 

Regard de chiot

Selon Jennifer Wathan, auteure principale de cette étude, les similitudes entre les mouvements des chevaux et ceux des hommes sont saisissantes. Celles-ci vont du soulèvement des sourcils ("regard de chiot") pour manifester la peur, la surprise ou la tristesse, à l'étirement du coin des lèvres (une sorte de sourire) pour saluer ou faire un signe de soumission, en passant par une grande ouverture des yeux manifestant leur inquiétude. Et même s'ils ne peuvent démontrer avec certitude cette intuition, pour ces chercheurs, toutes ces mimiques correspondent à des émotions.

Les chèvres, de leur côté, seraient capables de distinguer nos différentes expressions selon une étude publiée fin août dans la revue Royal Society Open Science. Et elles préféreraient notre joie et nos sourires aux visages en colère."Nous savions déjà que les chèvres étaient très attentives au langage corporel humain, a rappelé Christian Nawroth, l'un des auteurs de l’étude. Mais nous ne savions pas comment elles réagissaient à certaines expressions comme la colère ou le bonheur."


Cette expérience a été réalisée en 2016 dans le Kent (Royaume-Uni). Les chercheurs ont observé 20 chèvres mises face à des images de visages humains. On leur soumettait deux images en noir et blanc de la même personne, affichant une mine réjouie ou un air contrarié. Résultat, en moyenne, les animaux ont passé 50 % de temps de plus à interagir avec les visages heureux (1,4 seconde) qu’avec les airs renfrognés (0,9 seconde), sans distinction de sexe.

La capacité des animaux à percevoir les émotions humaines pourrait être plus répandue qu’on ne le pensaitAlan McElligott, de l'université Queen Mary de Londres.

Cette étude est lourde de conséquences "sur la façon dont nous nous comportons avec les animaux de ferme et d’autres espèces", a estimé Alan McElligott, un de ses autres auteurs : "La capacité des animaux à percevoir les émotions humaines pourrait être plus répandue qu’on ne le pensait." Mais Alain Boissy se montre beaucoup plus réservé sur cette expérience. "La plupart du temps, nuance-t-il, les chèvres sont élevées en allaitement artificiel. Dès la naissance, elles ont beaucoup de contact des humains. L’animal vivant au quotidien avec l’homme, il apprend un certain nombre de signaux qui sont associés à des contextes émotionnels". 


La science est décidément loin d'avoir percé tous les mystères de cette face cachée des animaux. Mais Alain Boissy a bon espoir pour l'avenir. "A la lecture de la bibliographie scientifique existante, on sait aujourd'hui que les animaux ont un niveau de conscience. Même si elles ne sont pas pas forcément identiques à celles des hommes, les animaux possèdent des capacités cognitives similaires, au niveau des structures centrales du cortex, relève-t-il. Et du fait de l'avancée des technologies, notamment au niveau de l'imagerie, de nombreuses découvertes sur les capacités mentales et affectives des animaux vont voir le jour dans les années qui viennent". 

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