Tous les astronautes en souffrent : le "blues de l'espace", ou l’irrésistible obsession de retourner là-haut

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Thomas Pesquet dans l'espace

DÉCRYPTAGE - L'espace est une source de nostalgie pour les astronautes. La difficulté de redevenir un terrien, tous l'ont connue à leur retour de mission. Au point que pour beaucoup, ce retour s'apparente davantage à un chemin de croix. Pour comprendre ce "blues de l'espace", LCI a contacté des vétérans du cosmos, des médecins et psychologues.

Monter à bord d’une fusée. Ressentir la sensation d’apesanteur. Contempler la Terre avec le recul d’un Alien. "Ce rêve, ils le font depuis qu’ils sont gosses. A leur retour de mission, la vie terrestre peut leur sembler morose", admet le Docteur Godard. La praticienne, experte en médecines spatiales, a exercé pendant sept ans au Centre d’entraînement des astronautes européens, à Cologne (Allemagne). Elle y fut notamment le médecin attitré de Thomas Pesquet, qui a séjourné un peu plus de six mois à bord de la Station spatiale internationale (ISS), entre novembre 2016 et juin 2017. Pendant deux ans, de la préparation de la mission jusqu'à son retour sur Terre, c'est elle qui s'est occupée du suivi médical de l’astronaute tricolore.

"Lorsqu’ils reviennent, ils sont fatigués, ils ont des problèmes liés à leur masse musculaire et osseuse. En général, il leur faut entre six mois et un an pour s’en remettre, parfois plus. Il arrive que ces pépins physiques s’accompagnent d’un coup de déprime", souligne la praticienne. Dans le monde du spatial, ce syndrome porte un nom : le "blues de l’espace". "Quand Thomas Pesquet est arrivé à bord de l'ISS, la première chose que je lui ai demandé lors de notre première visioconférence : 'alors, comment est-ce là-haut ?  Il m'a répondu : c'est encore mieux que je l'imaginais'. A chaque fois, ils me répondent la même chose", s'amuse-t-elle. Le Français, aujourd'hui âgé de 41 ans, sait qu'il repartira bientôt dans l'espace. En 2021, si tout va bien. Mais ce n'est pas le cas de tous. 

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L'espace est une source de nostalgie pour les astronautes. Le stress, l'adrénaline. C'est un peu comme une drogue pour eux.- Elisabeth Rosnet, psychologue du sport et professeur à l'Université de Reims.

Cette irrésistible obsession de retourner là-haut, Philippe Perrin l'a connue avant Thomas Pesquet. En 2002, après une mission de quatorze jours à bord de l'ISS, le Français, âgé alors d’à peine 40 ans, a dit adieu à l’espace pour de bon. C’était sa première… et sa dernière mission. "J’avais pris ma décision avant de quitter la Terre. Je savais que ce serait compliqué d’avoir une mission aussi intéressante par la suite, assume-t-il. Surtout, c’était difficile pour mon épouse, qui avait également une activité professionnelle, de vivre aux Etats-Unis et d’attendre que son mari rentre du travail épuisé." Un choix de vie, dit-il.

Aujourd’hui à 56 ans, s’il reconnaît avoir touché au sublime en effectuant trois sorties extravéhiculaires, "ce qui est assez rare", Philippe Perrin n'oublie pas non plus "les années galères" qui suivirent et la difficulté pour se réacclimater à la vie terrestre. "Là-haut, l'émotion ressentie peut faire penser à celle qui touche les plongeurs du Grand bleu : c'est simple, j'aurais voulu y rester à jamais. Pourquoi revenir quand on touche au sublime et que l'on sait que l'on ne connaîtra plus jamais quoi que ce soit d'équivalent ?", expose cet ancien de la Nasa. Pour lui, comme pour d'autres, le retour sur Terre s'est donc transformé en chemin de croix. "Je me suis terré. J'ai refusé d'évoquer mon passé pendant de nombreuses années. C'était trop douloureux", confie le quinquagénaire, qui travaille aujourd'hui pour le compte d'Airbus.

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"L'espace est une source de nostalgie pour les astronautes. Le stress, l'adrénaline. C'est peu comme une drogue pour eux. Pendant tout le déroulement de la mission, ils sont portés au sommet d'une pyramide humaine, telles des rockstars. A leur retour, ils se retrouvent seul face à leur destin. Ils doivent réapprendre à descendre les poubelles, aller faire les courses au supermarché, conduire les enfants à l'école.  Il faut reconstruire un rapport à la vie. Car le risque est bien réel de ressasser ce qu'ils ont été, de devenir d'une tristesse infinie", abonde Elisabeth Rosnet. Psychologue du sport et aujourd’hui professeur à l’Université de Reims, à la tête du laboratoire Performance, santé, métrologie, société, elle a notamment  participé à la phase de sélection de la dernière promotion (2010) des astronautes de l’Agence spatiale européenne (Esa).

L'exemple le plus célèbre : Edwin "Buzz" Aldrin, le deuxième homme à marcher sur la Lune, a ainsi sombré plusieurs années dans la dépression et l'alcoolisme après son exploit. "J'avais été sur la Lune, mais qu'est-ce-que j'allais faire ensuite ?", a raconté en 2017 le "space cowboy", dans une interview au quotidien britannique The Telegraph. "Aujourd'hui, les astronautes sont très suivis sur le plan mental. Aussi bien avant, pendant et après la mission. Mais c'était beaucoup le moins le cas il y a quelques années, rappelle Elisabeth Bornet. Il y a cependant encore très peu de recherches sur leur comportement à leur retour de mission. Ils sont présentés comme des super-héros par les agences spatiales. Le sujet est un peu tabou. Beaucoup évitent d'en parler car ils craignent qu'on ne les renvoient plus en mission."

Thomas trépigne d'impatience à l'idée de repartir en mission.- Jean-François Clervoy, ancien astronaute

Travaillant pour le compte de l'Esa, Jean-François Clervoy accompagne justement les astronautes à leur retour de mission. "Je suis un peu comme un coach, résume-t-il, lui qui a effectué trois vols à bord de la navette spatiale américaine (Space Transportation System) entre 1994 et 1998. Ils ne retournent pas immédiatement à l'entraînement après leur mission. Du coup, il faut qu’on arrive à les occuper, pour ainsi dire." Son rôle est justement de les aider à trouver des occupations qui correspondent à leurs compétences, en attendant leur prochaine mission.

 "Avant de devenir astronaute, Thomas Pesquet était pilote d’essai. Depuis son retour sur Terre, il s'occupe des vols paraboliques. En parallèle, il participe à de nombreux événements pour effectuer la promotion des métiers de l'espace, notamment auprès de la nouvelle génération. Il prend ce travail très à cœur. Mais je ne vais pas vous mentir : Thomas trépigne d'impatience à l'idée de repartir en mission."

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