Violences sexuelles sur mineurs en France : des chiffres très sous-estimés

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STATISTIQUES - Alors que l'Eglise catholique est en proie à un scandale sans précédent de pédophilie et que le film "Les chatouilles" sort sur les écrans, les chiffres des violences sexuelles sur les mineurs ne sont pas clairement documentés. Pourtant, à la lecture des études parcellaires sur le sujet, il apparaît que les mineurs sont les plus exposés aux violences sexuelles et que ces chiffres pourraient être largement sous-estimés.

Le sujet est encore tabou et très peu documenté. Pourtant, les mineurs sont les premières victimes des violences sexuelles. Le film, "Les chatouilles" d'Andrea Bescond, adapté d'une pièce de théâtre plonge le spectateur dans l'horreur de l'enfance violée et le lent processus de reconstruction qu'il engendre. Combien d'enfants , comme Odette, personnage principal de ce drame,  sont concernés par des violences sexuelles  sur mineurs en France ? Le sujet questionne autant qu'il révolte d'autant qu'il pourrait être largement sous-estimé.

Très peu d'enquêtes sont menées pour déterminer l'ampleur du problème. Officiellement, selon le ministère de la justice,  4 affaires de violences sexuelles sur 10 sont des agressions sexuelles sur mineur. Mais il semblerait que la réalité soit difficile à évaluer car toutes les victimes ne sont pas en mesure d'en parler et de porter plainte. Il existe de nombreuses raisons à cela : les victimes n'osent pas en parler, elles sont psychotraumatisés, elles étaient trop petites, pensaient que ce n'était pas si grave ou encore parce qu'elles ont fait l'objet de menaces de la part de leur agresseur...


Pourtant, malgré ces données parcellaires et ces estimations, les spécialistes s'accordent sur un point : les mineurs sont la classe d'âge la plus exposées aux violences sexuelles. Des violences qui, par ailleurs, touchent toutes les catégories sociales et toutes les franges de la population. 

65% des viols sur mineur sont le fait d'une connaissance

Dans un rapport sur la protection des mineurs victimes d'infractions sexuelles, publié au nom de la commission des lois du Sénat, on peut lire les résultats d'une enquête de l'Ined sur la population, menée en 2015. Il en résultait que près de 40% des viols ou tentatives de viols déclarés par les femmes avaient lieu avant l'âge de 15 ans. Pour les hommes, le taux monte à près de 60%. Plus spécifiquement, un quart des femmes et un tiers des hommes interrogés dans cette étude ont expliqué que ces faits avaient débuté avant l'âge de 11 ans. 


Plus spécifiquement, les pics de violences sexuelles sont nombreux chez les enfants. On estime, selon les données du Ministère de l'Intérieur que le pic de violence sexuelles chez les filles est atteint entre 10 et 15 ans. Chez les garçons, ce pic est évalué à 6 ans ; il décroît ensuite. 

Autre chiffre de ce rapport, la lien entre le mineur et l'agresseur : dans plus de 87 % des cas, le mineur connaissait le mis en cause. Pour 65 % des viols, il existait un lien d'amitié ou de connaissance avec le mis en cause et pour 22 % des cas, un lien familial ou sentimental. Comme c'est le cas dans le film "Les chatouilles", où le violeur est un ami de la famille.  


Des résultats confirmés par l'enquête "Contexte de la sexualité en France" (CSF) réalisée en 2005 et 2006 : les attouchements et les rapports forcés concernant des mineurs ont souvent lieu dans un cadre familial ou dans une autre sphère de socialisation (école, groupe de pairs) et sont très majoritairement le fait de personnes connues de la victime. 


Un rapport sur l'impact des violences sexuelles de l'enfance à l'âge adulte de l'association mémoire traumatique et victimologie, pointe d'ailleurs qu'avant 6 ans, ces violences sont infligées par un membre de la famille dans 70% des cas. Les agresseurs sont des mineurs dans 25% des cas, des hommes dans 96% des cas et un proche dans 94% des cas. Face à ces chiffres, combien de plaintes sont réellement déposées ? 

Des plaintes en hausse mais les condamnations baissent

En 2017, 8 788 plaintes ou signalements pour des faits de viols concernant des victimes mineures ont été enregistrés par les services de police et de gendarmerie, selon les chiffres du ministère de l'Intérieur. La hausse est de plus de 11 % en 2017 et de 7 % en 2016 des faits de viols sur mineurs dénoncés aux autorités. L'effet "Weinstein" et "Me too" est passé par là. 

Pour autant, malgré ces chiffres, l'ONDRP estimait en 2016 que moins de 4% des viols sur mineurs font l'objet de plaintes. 70% de celles-ci sont classées sans suite,  et 30% sont instruites mais la moitié d'entre elles, sont correctionnalisées, selon les chiffres du ministère de la justice publiés cette année. En comparaison chez les adultes, on estime que seulement 10 %  des femmes victimes de viol portent plainte, et seuls 3 % des viols débouchent sur un procès en cour d’assises. 


Au final, seuls 10% des plaintes sont jugées pour viol en Cour d'Assises ou au tribunal pour enfants soit ... 0,3% de l'ensemble des viols. Autre chiffre saisissant, les condamnations pour viol sur mineurs ont baissé de 40% en dix ans. Comment expliquer alors que si peu de plaintes aboutissent à une condamnation ? 


Pour Muriel Salmona, psychiatre - psychotraumatologue et présidente de l'association mémoire traumatique et victimologie, "l'immense majorité des plaintes ne sont pas suffisamment caractérisées. La loi française n'est pas adaptée aux violences sexuelles sur les enfants car il y a encore la notion de consentement, notamment. Ensuite, pour les victimes mineures, il est quasiment impossible de parler avant de très nombreuses années, de ce qu'il s'est passé. Parfois, ils oublient des éléments, ils vont être dissociés, déconnectés voire indifférents. Le résultat d'une dissociation traumatique qui les anesthésient émotionnellement, tant que l'agresseur demeure dans l'entourage. Les mécanismes psychotraumatiques ne sont pas pris en compte", dit-elle à LCI. 

Des chiffres qu'il faudrait multiplier par dix

Ces chiffres sur les violences sexuelles sur mineurs, bien que très importants, sont, pour les spécialistes, très inférieurs à la réalité des faits. On estime qu'il faudrait les multiplier par dix.  "Et encore on le minimiserait. Il y a un consensus international pour les enfants : les chiffres noirs, ceux qui ne sont pas rapportés aux autorités sont très importants", précise-t-elle à LCI. Pour elle, ce sont près de 130 000 filles et 35 000 garçons qui sont victimes de violences sexuelles, par an, en France. Une fille sur cinq et un garçon sur treize ont subi une agression sexuelle ou un viol, selon les chiffres mondiaux de l'OMS. 


En se basant sur différentes études, dont celle menée en 2015, Muriel Salmona estime que 81% des violences sexuelles sont subies avant l’âge de 18 ans, 51% avant 11 ans, 21% avant 6 ans. Preuve encore que les mineurs sont extrêmement exposés à ces violences particulières. Fait encore plus grave, avoir subi des violences sexuelles durant l'enfance est le facteur de risque principal d'en subir à nouveau tout au long de la vie, pour les filles. Chez les garçons, c'est le risque de devenir agresseur à son tour. 

Un problème de santé majeur

Reste que pour beaucoup, ces violences sont un problème de santé publique majeur, au regard des conséquences. La vie et la santé des victimes, même des années après, demeurent marquées par ces violences, surtout lorsqu'elles ne sont pas prises en charge. L'immense majorité des victimes agressées dans leur enfance indiquent que cela a des conséquences graves sur leur santé mentale et plus de la moitié, sur leur santé physique. Une victime de violences sexuelles durant son enfance, sur deux a déjà tenté de se suicider. "Les conséquences psychotraumatiques sont énormes : il s'agit de la première cause de mort précoce, la première cause de troubles alimentaires... Certains vont se droguer, d'autres vont subir des violences … L’impact sur la santé publique est majeure", alerte Muriel Salmona. 


Pour elle, il faudrait que les personnels de santé soient formés pour prendre en charge les victimes. "Ils ne sont pas formés à la victimologie et aux signalements. Moins de 5% des signalements sont fait par les médecins alors qu'ils sont en première ligne pour les détecter", dit-elle. "Un dépistage systématique est la solution", précise la psychiatre. 


Alors dans le cadre de la lutte contre les violences faites aux femmes, des unités spécialisées dans la prise en charge globale psychotraumatique des femmes victimes de violences sont en train d'être mises sur pied dans les centres hospitaliers, comme l'avait annoncé Emmanuel Macron. Ils doivent prendre en charge les victimes mineures et majeures de psychotraumatismes. Un premier pas mais qui demeure largement insuffisant pour palier ce problème : "il en faudrait au moins une centaine, un par département", précise Muriel Salmona. Le chemin est encore long... 

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