Une convergence entre Gilets jaunes et Black blocs est-elle possible?

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La colère des Gilets jaunes

GILETS JAUNES ET NOIRS - La page "Black Bloc France" a créé un événement appelant à un "1er mai jaune et noir". Une union saluée par un bon nombre de Gilets jaunes que décrypte la chercheuse Caroline Guibet Lafaye.

La séquence avait fait le tour des groupes des Gilets jaunes. On y voyait une vingtaine de personnes, cagoulées, vêtues de noir, et drapeau de la même couleur à la main, débarquant dans le cortège parisien du 18e "acte". Une arrivée vivement applaudie. On est alors sur la plus belle avenue du monde, le 16 mars dernier. Et cette séquence pourrait bien être reproduite ce 1er mai, et moins intensément dès ce samedi 20 avril. 

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Car si on a toujours vu des Black blocs faire des entrées en fin de manifestation du 1er-mai, cette fois-ci ils demandent à converger avec le mouvement qui a débuté en réaction à la hausse de la taxe sur le carburant. Sur Facebook, un événement créé par plusieurs pages, dont "Black Bloc France" appelle à un "1er mai jaune et noir". Initialement intitulé "Rassemblement de tous les Black Blocs", il a ensuite été rebaptisé "Paris, capitale de l’émeute". 

Un "acte ultime" qui compte d’ores et déjà près de 9500 intéressés. Cette union apparaît de plus en plus plausible, car elle est, de fait, saluée par une partie non-négligeable des Gilets jaunes. Ce qui n'est pas si absurde selon la chercheuse Caroline Guibet Lafaye. Interrogée par LCI, cette directrice de recherche au CNRS est notamment spécialisée dans les questions de radicalité et de violence politique. 

Des Gilets jaunes ne veulent plus du pacifisme

Sur cette page Facebook, les commentaires de Gilets jaunes sont nombreux. Un internaute réclame ainsi de ses compagnons de lutte qu’ils soient "unis" avec la mouvance issue de l'ultra-gauche. Un autre écrit : "Gilets jaunes et Black blocs main dans la main pour faire tomber notre gouvernement". Sans compter les nombreuses publications sur les groupes où est née la contestation, dans lesquels les messages appelant à arrêter le pacifisme sont monnaie courante. 

Cette volonté, nous l’avons également observée auprès de plusieurs manifestants de la première heure. Interrogés par LCI, ils sont nombreux à estimer que la casse sert leur cause. C’est ce qu’analyse Caroline Guibet Lafaye. Si elle estime qu'il y a une "instrumentalisation des séquences de destruction" dans le traitement "politique et médiatique" qui peut effectivement desservir le mouvement, la chercheuse souligne que ce dernier a moins à perdre d'une mauvaise publicité que d'un gouvernement qui continuerait à faire "la sourde oreille". "L’arrivée des Black Blocs leur permet de faire gonfler les rangs et d’avoir une population plus jeune au sein des cortèges. De plus, on multiplie les émissions autour des destructions. Une audience qui n’est jamais apportée à l’ensemble des propositions formulées par le mouvement. Donc oui, ces phénomènes marginaux de casse sont un support pour les Gilets jaunes."

Si les dégradations peuvent poser problème à certains Gilets jaunes, une majorité d’entre eux ne se sent pas dépassée par ces scènes. Et parfois même y participe. Comme le note la spécialiste des questions de radicalité, "il ne faut pas être naïf" et se rappeler que, dès les premières mobilisations du 17 novembre, des "symboles" étaient visés, tels que la grande distribution ou les banques. Et à Paris, des manifestants en vêtement fluo se sont déjà appropriés les actions des cagoules noires. "Les dégradations à Paris, notamment celles commises lors de l’acte 18, ne sont clairement pas que le fait de jeunes hommes de la classe moyenne en études supérieures [le profil le plus commun d’un Black Bloc, selon ses recherches ndlr]." Du côté jaune, la convergence est donc inéluctable. 

Un point de rencontre au-delà de la casse

Pourtant, ces deux groupes ont de nombreuses divergences. En dehors du fait qu’ils se mobilisent tous deux sans aucune hiérarchie, il n’y a "pas réellement de ressemblances", selon Caroline Guibet Lafaye. "Ces mouvements ont à la fois des origines idéologiques, des modes d’action et une histoire différente", poursuit-elle. Ainsi, les membres des Gilets jaunes sont plus nombreux et hétérogènes idéologiquement. Et plus visibles, aussi bien médiatiquement que sur les ronds-points. "Les Gilets jaunes sont extrêmement visibles, c’est ce qui fait, d’une certaine façon, leur popularité. Ils s’affichent beaucoup, notamment sur les ronds-points, où ils font du prosélytisme."

Alors la volonté de dégrader pour faire réagir serait-elle le seul point où se rencontrent ces deux mouvances ? Est-elle la seule raison pour laquelle cette union pourrait être scellée ? Absolument pas, selon la chercheuse au CNRS. Elle compare cette convergence à celle qui a eu lieu le 12 mars, lorsque Gilets jaunes et associations écologistes se sont retrouvés sur la question de répondre à l’urgence climatique et sociale. De même il y a, à son sens, un point d'accord sur la "critique du mode de production économique actuel". "Selon moi, le 1er mai 'jaune et noir' est demandé parce que les Gilets jaunes revendiquent une justice sociale qui n’est pas possible dans le monde de production capitaliste actuel. Et les Black bocks se reconnaissent là-dedans."

Un élément que l’on retrouve dans un "communiqué" qui demande un événement réunissant toutes les personnes "ayant pour aspiration une insurrection pour une autre société". Selon la chercheuse, il faut désormais se rendre compte de cette réalité-là. Évidemment il est hors de question de "justifier" les scènes de casse mais il faut comprendre ce qui les entraîne. Un procédé complexe que la chercheuse résume ainsi : "Au sentiment d’injustice, qui procède déjà du fait qu’on n’arrive pas à s’en sortir, s’ajoute la répression qu’on prend alors qu’on essaye de manifester. C’est ce qui provoque la colère."

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