Déjà 2 millions de signatures pour l'affaire du siècle : la pétition en ligne est-elle devenue indispensable aux mouvements sociaux ?

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La colère des Gilets jaunes

RECORD - En quelques semaines, la pétition "L'affaire du siècle", pour soutenir un recours contre l'État pour inaction climatique, est devenu la plus signée de France. Elle a dépassé 2 millions de signataires. Mais ces pétitions en ligne de plus en plus massives peuvent-elles se passer des bonnes vieilles manifestations ?

Une petite signature ? Ça ne vous prendra que quelques secondes ! Si les traditionnelles pétitions disparaissent progressivement des rues, leurs homologues virtuelles ne se sont jamais aussi bien portées. Plus vieille que la démocratie elle-même, la pétition semble retrouver une deuxième jeunesse grâce à internet et aux réseaux sociaux.

Avec, désormais plus de 2 millions de signatures, "L'affaire du siècle", lancée par 4 associations écologistes pour soutenir une action en justice contre l'État français, est devenue fin décembre la pétition la plus signée de l'histoire de France. La pétition de Priscilla Ludosky contre la hausse du prix des carburants, qui a lancé le mouvement des Gilets jaunes, pointe à la troisième place du classement avec près d'1,2 millions de signatures, derrière la pétition "Loi travail : non merci", lancée par Caroline De Haas et qui a réuni près de 1,4 millions de signatures en 2016 contre la loi El Khomri.

Trois pétitions massivement signées, trois mouvements sociaux parmi les plus suivis de ces dernières années... Quel sens donner à cette tendance ? La pétition est-elle devenue une incontournable de toute mobilisation ?

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"La particularité de l'époque est qu'il est difficile de quantifier les mouvements d'opinion. Ces pétitions le permettent"

"Pour beaucoup, signer cette pétition est une première forme d'engagement", estime Laurence Veyne, la directrice de la communication de Greenpeace France, l'une des 4 organisations à l'origine de "L'affaire du siècle". Habituée des pétitions, l'ONG écologiste lui accorde une place de plus en centrale dans ses campagnes. "Avant, on pouvait recueillir 2 millions de signatures pour des pétitions internationales, mais jamais dans un seul pays comme la France", se réjouit-elle.

Là se trouve la première force des pétitions : mesurer le poids d'un collectif, à une époque où les corps intermédiaires n'y parviennent plus. "Sur les réseaux sociaux, il est parfois difficile de quantifier les mouvements d'opinion. Ces pétitions le permettent, en agrégeant des prises de position individuelles" analyse Romain Badouard, maître de conférence en sciences de l'information à Paris 2. "C'est le cas pour 'L'affaire du siècle' mais également pour la pétition anti-loi Travail", estime-t-il. "Mais les pétitions peuvent aussi permettre de médiatiser une cause moins connue, comme l'a montré la pétition victorieuse contre la pêche en eau profonde".

Sarah Durieux, la directrice de Change.org France, abonde. C'est sur ce site qu'ont été hébergées la plupart des pétitions massives de ces dernières années, à l'exception notable de "L'affaire du siècle". Pour elle, les pratiques politiques "suivent les usages de la vie en général, qui sont devenus numériques", et les pétitions en ligne offrent "une vision plus précise de l'opinion que lors des manifestations, qui attirent moins car elles paraissent trop politisées'. 

Un canal de discussion direct entre peuple et dirigeants

Le succès de "L'affaire du siècle" montre aussi que la pétition sort de son rôle traditionnel, qui est de relayer une demande précise à un décideur précis. "Ce n'est pas une pétition classique, et nous étions réticents à la qualifier comme telle avec les autres associations, car elle n'est pas adressée à quelqu'un en particulier. C'est un soutien envers une action en justice qui permet d'instaurer un rapport de force", explique Laurence Veyne.

 En matérialisant un rapport de force, les pétitions obligent les puissants à répondre. C'est le cas de François de Rugy, qui a salué le succès de "L'affaire du siècle"... tout en désapprouvant l'idée d'attaquer l'État en justice. Myriam El-Khomri, ministre du Travail sous le gouvernement Valls, avait été contrainte en 2016 de défendre sa loi dans les commentaires de la pétition anti-loi Travail hébergée sur le site Change.org. Quant au président Macron, il a fait de même pour justifier ses mesures en pleine crise des Gilets jaunes.

Pour Sarah Durieux, cette réponse d'Emmanuel Macron prouve que la pétition de Priscillia Ludosky a offert une "reconnaissance" et une "légitimité" aux Gilets jaunes. "Ça ouvre peut être une porte pour une communication plus humble", poursuit-elle, estimant que cette pétition est une réussite car elle portait sur une mesure phare : la fin de la hausse des taxes sur le carburants.

La manif fait de la résistance

Sarah Durieux se remémore une séquence caractéristique de ce nouvel âge des pétitions : la grâce de Jacqueline Sauvage. Condamné pour le meurtre de son mari violent, celle-ci a été partiellement graciée par le président Hollande après le succès de plusieurs pétitions en ce sens. "Ça a créé un véritable mouvement, car l'affaire a inspiré TF1 qui en a fait un film, avant que Muriel Robin, qui incarne Jacqueline Sauvage à l'écran, lance sa propre pétition pour un plan d'action contre les violences conjugales et soit reçue à Matignon", rappelle Sarah Durieux.

Alors, une simple pétition suffit-elle désormais à se voir ouvrir les portes du pouvoir ? Pas forcément, selon Laurence Veyne. Malgré les 2 millions de signatures de "L'affaire du siècle", elle estime que cette mobilisation en ligne n'est "qu'une première étape pour fédérer" et croit en la nécessité de lutter par d'autres moyens, notamment la traditionnelle manifestation.

Pour la "dir'com" de Greenpeace, la réussite des Gilets jaunes tient au moins autant à leur mobilisation sur le terrain que sur internet. C'est pourquoi elle se réjouit du succès des récentes marches pour le climat ou contre le réchauffement climatique, qui ont attiré un nombre record de personnes. Pendant ce temps, malgré ses 2 millions de signature, "L'affaire du siècle" n'a pas encore fait bouger la politique environnementale du gouvernement. 

Trop facile ? Pas assez fiable ?

Victime de son succès, la pétition est-elle devenue impuissante ? Permises par internet, les pétitions de masse sont accusées de dévaloriser l'engagement, rendu trop facile par un simple clic, en plus d'être insuffisamment fiables : comment assurer, pour une pétition en ligne signée 2 millions de fois, qu'une vraie personne se trouve bien derrière chaque signature ? Il est vrai qu'il est possible de signer plusieurs fois une même pétition, simplement en créant plusieurs adresses mail.

"Ce n'est pas parce que les pétitions correspondent à un engagement peu contraignant qu'il est vide de sens", rétorque Romain Badouard. "On peut voir aussi le verre à moitié plein et constater que les pétitions permettent de faire de politique autrement en mobilisant des publics peu politisés". Pour Sarah Durieux également, "le désintérêt envers les élections n'est pas nouveau, mais il ne faut pas en déduire un désintérêt envers la politique. Le succès de ces pétitions montre que les gens veulent participer autrement." 

Ironie du sort : les élus eux mêmes se mettent à créent leur pétition pour engranger des soutiens. C'était le cas, par exemple, du député UDI Yves Jégo, qui a remporté un certain succès avec sa pétition "pour une option végétarienne dans les cantines publiques", signée plus de 165.000 fois en 2015. Que de chemin parcouru depuis les doléances des XVIIe ou XVIIIe siècles, qui permettaient au peuple de parler à ses souverains dans les monarchies absolues françaises ou anglaises.

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