Affrontements avec les forces de l'ordre, touristes en pleurs et gaz lacrymogènes : au cœur de la manifestation parisienne des Gilets jaunes

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La colère des Gilets jaunes

REPORTAGE - Dans toute la France, plusieurs dizaines de milliers de Gilets jaunes ont poursuivi leur mouvement ce samedi. Mais c’est sur les Champs-Elysées, à Paris, qu’étaient braqués les regards. Entre les barricades en feu, les affrontements et les gaz lacrymogènes, c’est tout le cœur de la capitale qui a vécu au rythme de la manifestation. Récit.

"J’étais sûr que ça allait péter". Un homme, portant un gilet jaune, retire son écharpe qui cachait son nez et sa bouche pour faire cette confession à son acolyte. Et pour cause, ce samedi 24 novembre, alors que plusieurs dizaines de milliers de Gilets jaunes ont poursuivi leur mouvement dans toute la France, les Champs-Elysées, à Paris, ont cristallisé toutes les tensions. 

Entre les gaz lacrymogènes lancés par les CRS et les pavés jetés par certains manifestants, un jeu incessant du chat et de la souris a débuté dès 11h sur la plus belle avenue du monde. Au plus grand étonnement des touristes, et au désarroi des Parisiens et des restaurateurs, obligés de fermer boutique. 

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Les Champs-Elysées désertés

Dès le début de la journée, l’ambiance qui règne sur les Champs-Elysées laisse présager ce qui est sur le point d’arriver. D’importants dispositifs de sécurité sont en place à travers la capitale, comme prévu par l’Elysée qui annonçait un large "périmètre sécurisé’’ la veille, et notamment au bas de l’avenue. Les camions de CRS sont alignés, les axes adjacents bloqués. 

Plus haut, la majorité des boutiques sont fermées. Fait rarissime à quelques semaines de Noël et au lendemain du ‘’Black Friday’’. Les flâneurs, eux aussi, ont déserté l’avenue, pourtant lieu mythique du tourisme international.

La cause de cette accalmie éphémère se trouve plus haut. Sur la place de l’Etoile, les Gilets jaunes se sont réunis, contre l’avis du gouvernement qui avait autorisé une manifestation uniquement sur le Champs-de-Mars. Venus en nombre, 8.000 personnes selon le ministère de l’Intérieur, ils descendent l’avenue en scandant des slogans demandant notamment la démission d’Emmanuel Macron. Très vite, la fumée bleue, blanche et rouge des fumigènes que certains tiennent en main laisse place à celle des gaz lacrymogènes. Les CRS sur place n’ont pas attendu les premiers débordements pour dissiper cette mobilisation, illégale puisque non-autorisée par la préfecture. La Marseillaise, qui retentissait jusqu’alors régulièrement, laisse place aux cris. Les Gilets jaunes remontent alors paniqués les Champs-Elysées pour éviter les "charges" des forces de l'ordre. 

Il n’en fallait pas plus pour que les derniers propriétaires des magasins de luxe ouverts décident de fermer boutique. Vite imités par les restaurateurs. Brioche Dorée, Monoprix, Léon, McDonald’s,… Les premiers clients n’ont pas eu le temps de pointer leur nez que les portes se ferment. Le responsable d’une de ces enseignes, qui préfère rester anonyme, a pourtant fait venir toute son équipe ce samedi. "La semaine dernière, ça allait", témoigne-t-il, étonné. "Là il faut fermer, vu comment c’est parti ! Pour la sécurité du client".

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Un mouvement divisé

Alors, afin d’éviter l’affrontement, certains manifestants se réfugient dans les rues aux alentours, notamment rue la Boétie, l’une des perpendiculaires aux Champs-Elysées. "Toulon un", "Toulon deux" : un groupe venu du sud de la France se compte à voix haute, pour être certain de n’avoir perdu personne. A 200 mètres de là, des casseurs tentent de retirer des barricades éphémères pour bloquer les CRS. Alors, la réponse des forces de l’ordre ne se fait pas attendre. Les personnes présentes sont arrosées et à nouveau dispersées à l'aide de multiples grenades lacrymogènes, dont la fumée envahit la petite rue. 

La pharmacie toute proche est rapidement prise d’assaut par des Gilets jaunes aux yeux rouges. "Gazés", ils tentent de trouver des mouchoirs, des masques ou du sérum physiologique. Contrairement à ses voisins, le magasin n’a pas fermé, au plus grand bonheur des vendeurs. "Les Gilets jaunes font monter le chiffre d’affaires des petits commerces !", plaisante l’un d’eux. 

Mais l’humour n’est pas au rendez-vous pour tout le monde. Une touriste, choquée, est en pleurs. Son conjoint tente de la rassurer. Elle raconte, la voix tremblotante, dans un mélange d’anglais et de français comment elle a eu "très peur". Plus loin, une mère et sa fille sont fébriles. "Il faut qu’on passe, elle a un concours dans une école de commerce !", lance-t-elle, apparemment très inquiète, avant qu'un Gilet jaune lui montre sur son téléphone le meilleur itinéraire pour s’y rendre.

Car le groupe est indéniablement divisé. D’un côté ceux qui affrontent encore les CRS. De l’autre, ceux qui tentent de ralentir les véhicules plus loin, pacifiquement. Pourtant, ce sont les premiers qui feront l’actualité de la journée. Malgré le fait qu’ils n’étaient que quelques centaines. Et au détriment d’une autre manifestation qui a lieu à quelques kilomètres de là, et qui rassemble bien plus de Français, venus se mobiliser contre les violences faites aux femmes

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Des brasiers sous les illuminations de Noël des Champs-Elysées

Mais la situation aux Champs-Elysées est si sidérante qu’elle accapare tous les regards. A moins d’un kilomètre des lieux, le bruit de l’hélicoptère qui plane dans le ciel depuis le début de la journée est interrompu par des poteaux qui tombent, des barricades qui se lèvent et des vrombissement de motos. A proximité, sur le boulevard Haussmann, les gaz lacrymogènes font pleurer les passants, les barrières levées attirent les objectifs des smartphones. "On voulait juste aller à l’Apple store", déplore une femme face à ce paysage de guérilla urbaine.

"N’allez pas par là, c’est la guerre", prévient une femme portant un Gilet jaune. Venue de la région parisienne, elle rejoint d’autres manifestants, attablés plus loin dans une brasserie. Après des heures de lutte, ç’en est trop pour elle. Et de fait : derrière cette quinquagénaire, l’Avenue Franklin D. Roosevelt, qui mène aux Champs-Elysées, est en flammes. La nuit tombe sur la capitale mais certains esprits continuent de s’échauffer. Les lumières rouges des guirlandes de Noël des Champs-Elysées se reflètent dans le cœur des nombreux feux allumés par des manifestants. Les sirènes de pompiers retentissent constamment mais les soldats du feu n'ont pas la possibilité d'éteindre immédiatement les nombreux brasiers. 

Des touristes, ébahis, tentent tant bien que mal de rentrer chez eux. Un couple d’Anglais est presque arrivé à destination. Dans la rue Lincoln, ils attendent en bas de l’immeuble : ils ont oublié le digicode de leur logement loué sur AirBnb. Tandis que le mari essaye, dans un français approximatif, d’expliquer leur problème au téléphone, la femme jette des coups d’œil inquiets vers l’avenue. "Le propriétaire nous avait dit que c’était déjà arrivé la semaine dernière et qu’on n’aurait pas de problème", indique-t-elle, en colère. Elle lui en veut "si on avait su, on aurait pris un hôtel pour la nuit!". 

Mais face aux Champs-Elysées devenus champ de bataille, d’autres préfèrent en profiter. Portables sortis, sourires aux lèvres, de jeunes touristes se prennent en photo devant les feux de signalisation, tombés dans la bataille. Et l’un d’eux finit même par ironiser sur les ravages dont il est témoin : "On m’avait bien dit que c’était la plus belle avenue du monde."

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