De gauche, d'extrême droite ou apolitiques, patrons, employés ou complotistes : la galaxie hétéroclite des gilets jaunes

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PORTRAITS - Derrière le "mouvement du 17 novembre" se trouvent quelques visages médiatisés et d'autres figures anonymes, qui tentent de fédérer les automobilistes contre la hausse du prix du carburant.

La réussite du "mouvement du 17 novembre" dépend d'eux. Ces automobilistes anonymes se sont retrouvés en quelques jours à la tête de la contestation contre la hausse du prix des carburants. Un mouvement né de l'union d'une pétition, de vidéos virales et d'un événement Facebook. De fil en aiguille et de soutiens en alliances, quelques figures à l'origine de ces initiatives ont émergé, incarnant cette protestation. Revue non-exhaustive de ces profils que rien ne semblaient pourtant pouvoir réunir.

Une patronne de petite entreprise

La pétition a été lancée en mai 2018 par Priscilla Ludosky, une habitante de Savigny-le-Temple âgée de 32 ans et dont Le Parisien relève qu'elle est à la tête d'une "société de vente en ligne de cosmétiques bio et de conseils en aromathérapie". Ces deux dernières semaines, son texte est passé de 10.000 à près de 800.000 signatures. Cette dernière, qui rejette toute affiliation à des partis politiques, n'appelle pas explicitement dans sa pétition à bloquer des routes le 17 novembre, mais a apporté son soutien à ceux qui ont envisagé en premier une action de blocage le 17 novembre.

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VIDÉO - Carburants : pourquoi des prix si élevés ?

Des chauffeurs routiers

Parmi ces initiateurs du blocage, on compte Eric Drouet et Bruno Lefevre, deux chauffeurs routiers de Seine-et-Marne. C'est eux, entre autres, qui organisent l'événement Facebook "Blocage National Contre La Hausse Du Carburant", réunissant désormais plus de 200.000 personnes "intéressées" sur Facebook et environ 50.000 "participants". 


 "On parlait un soir au téléphone, et on se disait qu'on en avait marre de payer des taxes et des taxes et de voir le prix du carburant qui augmente", raconte Bruno Lefevre à Libération, qui précise que les deux routiers ont créé l'événement le lendemain, le 10 octobre. "On n'habite pas en ville, et on ne peut pas se permettre de prendre des transports en commun qui sont presque inexistants. La première boulangerie à côté de chez moi est à 5 km, je suis obligé de prendre la route", ajoute -t-il, lui dont l'éventuel engagement politique n'apparaît en tout cas pas publiquement.


"On n'est rattaché à aucun mouvement politique, insiste-t-il. Je vois qu'il y en a beaucoup qui essaient de s'attribuer le mouvement comme le FN ou d'autres. On ne fait partie d'aucun groupe politique, ce n'est que les citoyens de France qui se mettent en mouvement", indique pour sa part Eric Drouet, qui affiche publiquement son opposition à Emmanuel Macron depuis plusieurs mois sans se revendiquer d'un camp politique en particulier.

Une hypnothérapeute-médium-chanteuse

Autre figure du mouvement qui se revendique "apolitique" : la désormais célèbre Jacline Mouraud, dont la vidéo publiée le 18 octobre, a déjà été vue près de 6 millions de fois à l'heure où nous écrivons ces lignes. Cette première vidéo n'appelle pas à bloquer les routes le 17 novembre, mais celle qui est devenue le visage le plus connu de la fronde de ces automobilistes s'est depuis exprimée à plusieurs reprises et soutient ouvertement le mouvement dans les vidéos publiées ensuite.

"Les partis politiques, on a dit qu'ils n'étaient pas les bienvenus. Le peuple est capable de se fédérer tout seul, sans [eux] et sans syndicat. D'ailleurs, les syndicats se mettent à critiquer [le mouvement]. C'est normal, ce n'est pas eux qui en sont à l'origine. Donc forcément, ils vont critiquer ce qu'ils n'ont pas pu faire", affirme Jacline Mouraud dans une autre vidéo, visible sur Youtube.


Europe 1 a retracé le parcours peu commun de cette Morbihanaise de 51 ans, qui se dit "pas encartée". Celle-ci se présente sur Facebook comme "auteur-compositeur" et dit se produire dans des guinguettes. Pour l'anecdote, elle a composé un "nouvel hymne français qui se voulait plus optimiste et moins belliqueux que "La Marseillaise", intitulé "France si belle", précise Europe 1. La radio ajoute enfin que Jacline Mouraud est "hypnothérapeute sous le régime auto-entrepreneur" et organise des "séances d'ectoplasmie", qui consiste à faire apparaître des "fantômes" par une medium plongée sous hypnose. Toujours dans le registre paranormal, elle disait observer en mai 2017 des "chemtrails", ces traînées blanches laissées par des avions, qui selon une théorie du complot seraient des épandages chimiques.

Un "porte-parole de la patriosphère", passé chez De Villiers et Dupont-Aignan

L'un des principaux visages de la fronde contre les prix à la pompe est beaucoup plus identifié sur le spectre politique : il s'agit de Frank Buhler, qui se présente comme "porte-parole de la patriosphère" et indique être un "ancien membre fondateur" du Mouvement pour la France de Philippe de Villiers, avant d'être délégué de circonscription chez Debout la France, le parti de Nicolas Dupont Aignan, lui-même aux avant-postes de la mobilisation. Libération rapporte qu'il "apparaît aussi en photo avec le théoricien du grand remplacement Renaud Camus, et a commis plusieurs tweets xénophobes".


Frank Buhler s'est fait connaître en publiant le 23 octobre sur Facebook une vidéo dans laquelle il annonce son soutien au blocages annoncés pour le 17 novembre. Une vidéo vue plus de 4 millions de fois depuis. C'est dans les jours qui suivent la publication de sa vidéo virale que plusieurs responsables politiques, comme Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan, ont apporté leur soutien au mouvement. Même si Frank Buhler a rejoint le mouvement plusieurs jours après son initiation, son geste a permis aux détracteurs de la fronde du 17 novembre de présenter ce mouvement comme une "jacquerie d'extrême droite".

Des membres de partis de gauche (mais pas de partis de gauche)

La présence de militants de droite ou d'extrême-droite dans le mouvement du 17 novembre n'empêche pas des militants de gauche ou d'extrême gauche de le rejoindre également. C'est le cas, par exemple, de Brice Telki et Denis Rivier, qui appellent au blocage de routes à Saint-Etienne. Le premier, qui se présente comme membre du Nouveau parti anticapitaliste d'Olivier Besancenot et Philippe Poutou, appelait dès le 20 octobre au "blocage massif des stations-service, raffineries, et péages" sur Twitter, et estime qu'augmenter le prix du carburant revient à mettre des ouvriers au chômage.


Mais contrairement aux formations de droite ou d'extrême-droite, Brice Telki n'est pas suivi par la direction de son parti, qui affirme dans un communiqué : "Tout comme les syndicats CGT et Solidaires, samedi 17 novembre, nous ne mêlerons pas nos colères aux manœuvres des patrons et aux récupérations de l’extrême droite qui n'est pas une alliée de circonstance mais reste notre ennemie mortelle".

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Mouvement des gilets jaunes, leur colère ne désenfle pas !

Ce qui n'empêche toutefois pas son porte-parole Philippe Poutou d'attribuer au mouvement des réflexions en adéquation avec le NPA :

Peu de politiques chez les meneurs locaux

Alors que plusieurs centaines de manifestations ont été annoncées en France, les situations locales ne ressemblent pas forcément à celle de Saint-Etienne. Marianne recense ainsi plusieurs responsables d'initiatives locales qui semblent très éloignées des revendications politiques, comme une serveuse "plutôt de gauche", qui habite à Voutezac, en Corrèze, mais aussi un courtier en prêts immobiliers à Perpignan ou encore le directeur d'une entreprise de services à domicile.


Quant à Bruno Lefevre et Eric Drouet, les deux routiers à l'origine de l'événement parisien, de loin le plus suivi, ils disent dans Libération qu'ils ne "cautionnent pas du tout" les propos tenus par Frank Buhler et, à l'image des premiers initiateurs de la fronde des automobilistes, tiennent à conserver une image de neutralité politique. Reste à savoir si cette volonté leur permettra de rassembler tous les mécontents.

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Carburants : la colère des gilets jaunes

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