"Légalité ne veut pas forcément dire justice" : la désobéissance civile attire de plus en plus de militants

"Légalité ne veut pas forcément dire justice" : la désobéissance civile attire de plus en plus de militants
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REPORTAGE - Les mobilisations pour le climat ne cessent de prendre de l'ampleur. Et pour se faire entendre, les militants écologistes ne se limitent plus aux sages manifestations. Face à l'urgence climatique, ils misent sur des actions non violentes, une étape supérieure qu'ils jugent nécessaire pour changer le système.

Ils sont une quarantaine, assis sagement sur leurs chaises. Une ambiance de salle de classe, pour un cours du soir un peu particulier. Dans ce local associatif, situé dans un immeuble résidentiel du 11e arrondissement, est proposée une formation à l'action non violente. Dans le rôle des professeurs : Raquel et Nicolas, deux membres de l'association ANV COP21 - ANV pour Action Non Violente -, un mouvement citoyen créé à l'occasion de la conférence de Paris pour le climat et qui se bat depuis contre le dérèglement climatique. 


Les décrochages de portraits d'Emmanuel Macron dans les mairies ? C'est bien eux. Les opérations de nettoyage de banques, pour dénoncer les investissements dans les énergies fossiles et le gaz de schiste ? Encore eux.

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Ils décrochent le portrait de Macron de plusieurs mairies pour dénoncer son "inaction climatique"

"Il est interdit de prendre des photos ou des vidéos", s'excuse Raquel en préambule. Pour "éviter les fuites", il faut se contenter de la bonne vieille prise de notes. Car ce qu'elle compte expliquer ce soir est l'exacte méthode appliquée par le mouvement, de la préparation à la communication de l'événement. 


"C'est super", réagit Sophie, 48 ans. "C'est très instructif d'avoir la méthode, ça va nous permettre non seulement de participer à des actions pour le climat mais aussi d'en organiser". Cette professeure de français en lycée et mère célibataire de deux enfants est aussi une Gilet jaune de la première heure. La convergence d'une partie de son mouvement avec la lutte environnementale - notamment à travers la Marche du Siècle - l'a conduite jusque dans cette salle. "Fin du monde, fin du mois, c'est quelque chose qui me parle, bien évidemment", confie-t-elle, "il faut que l'on change de système".


Mais pourquoi choisir ce mode d'action, pourquoi entrer dans l'illégalité ? "Ce n'est peut-être pas légal, ce que l'on fait, mais légalité ne veut pas forcément dire justice", répond Raquel. Son mouvement travaille de concert avec Alternatiba, une association environnementale. "C'est une stratégie à deux jambes. Alternatiba propose des alternatives, des solutions concrètes et nous, et nous on représente la branche 'résistance'."  Et ça marche, assure-t-elle. L'organisation a par exemple fait reculer BNP Paribas : la banque s'est engagée à retirer des investissements dans les énergies fossiles.


La désobéissance civile attire en tout cas de plus en plus. Des militants engagés de longue date, mais aussi des novices. Audrey, 24 ans, n'a pour le moment effectué qu'une marche pour le climat, mais elle est venue ce soir pour "passer à l'étape supérieure", tout comme son amie Julia, 23 ans. "Il y a quelque chose qui bouge", ressent la jeune ingénieure en optique. "De plus en plus de personnes prennent conscience qu'il faut agir. Les politiques n'apportent pas assez de réponses, que ce soit le gouvernement mais aussi le parti écologiste. On doit passer à l'action pour changer les choses".

La violence perturbe le messageAurélien, 34 ans

Pour rendre les choses plus concrètes, Nicolas, lunettes sur le nez, propose de projeter différentes vidéos d'actions passées sur le mur blanc. Au bout de quelques minutes à trifouiller le câble du rétroprojecteur, ça y est, les images défilent. Chaque militant a un rôle bien défini à l'avance, explique-t-il. "Est-ce que vous pouvez me dire quels sont ces rôles ?" demande-t-il à la cantonade. Les réponses fusent dans l'assistance : "Il y a un porte-parole", "celui qui bloque la porte", "des photographes", "un peace-keeper". "On sent que certains ont de l'expérience", dit Raquel, dans un sourire.


"La fonction du peace-keeper, c'est de faire baisser la tension", explique "Nico". "Dans le cas de l'envahissement d'une banque, c'est celui qui va prévenir en amont les employés présents, leur expliquer ce qu'il va se passer et les rassurer : leur dire qu'il n'y aura ni violence, ni dégradation matérielle". Car la stratégie d'ANV-COP21 repose sur la non-violence, un principe poussé à l'extrême - "On a fait une action de nettoyage dans une banque où il y avait du parquet au sol. On a décidé de nettoyer à sec pour ne pas l'abîmer", raconte Raquel. Cette aspect pacifique est essentiel aux yeux de tous les participants et ce pour plusieurs raisons. 


"Déjà, je suis foncièrement non violent", avance Aurélien, chargé de gestion de projet dans une ONG. "Et puis quand il y a des dégradations, par exemple, les médias se focalisent dessus plutôt que de parler du fond. La violence perturbe le message." "On l'a vu avec le mouvement des Gilets jaunes", abonde Audrey, "beaucoup les ont associés aux casseurs." "Une action pacifique va avoir plus de légitimité", ajoute Raquel, la formatrice d'un jour. "Tout le monde peut s'y retrouver, même les familles. On souhaite vraiment que la transition écologique se fasse par la coopération et non pas par la domination, par l'imposition".

On ne ment surtout pas à la police. Eux ils peuvent mais pas nousRaquel, membre du mouvement citoyen ANV-COP21

Dans la salle, les participants réalisent vite que derrière ces actions souvent festives, il y a une véritable organisation. "Plus on est organisé et plus on a de chances que tout se passe bien", martèle Nicolas. "Déjà, on ne lance pas une action comme ça, chaque mobilisation s'inscrit dans une campagne. Il faut un objectif. Le but, c'est bien de changer le rapport de force dans les négociations." 


L'organisation est également millimétrée : repérage des lieux, constitution des équipes, briefing, communication... "Et pour pouvoir revendiquer nos actions et les médiatiser, il faut les assumer", prévient Raquel. Pas question de venir masqué ou cagoulé, encore moins de fuir face aux forces de l'ordre. C'est aussi pour cela que dans le matériel à apporter figure en pôle position la carte d'identité. "Si la police arrive, on commence par une négociation à l'amiable, on explique ce que l'on fait. On ne ment surtout pas à la police. Eux ils peuvent, mais pas nous", s'amuse la jeune formatrice.


"Et si on se fait arrêter ?", demande-t-on dans la salle. Les deux formateurs livrent alors point par point la marche à suivre, ce que dit le droit en ce qui concerne les gardes à vue - "Vous avez droit à un avocat mais à ce stade, rien ne dit que vous allez être poursuivi" -, les perquisitions, les poursuites, mais aussi la bonne attitude à avoir pour se protéger et protéger les autres militants. Les arrestations sont toutefois rares au sein de ce mouvement citoyen, à quelques exceptions près. Les décrochages de portraits du président dans différentes mairies françaises "pour dénoncer l'inaction d'Emmanuel" ont ainsi fait l'objet de trois gardes à vue et cinq perquisitions.

Je ne peux pas passer la nuit au poste, il faut que je rentre pour mes enfants.Sophie, 48 ans

Place à l'action. Les formateurs proposent de s'entraîner à gagner du temps lors d'une arrestation. "Allez, on va faire un exercice pratique", lance Nicolas. La position : "Faire le mort". "Il ne faut surtout pas être crispé rigide, au contraire ça aide les forces de l'ordre". Et pour le prouver, il demande à chacun de tester différentes techniques. Les participants s'éparpillent dans le bâtiment par petits groupes, à tour de rôle, ils jouent les CRS et les militants écologistes en pleine action. Dans le couloir, un militant pouffe : "On dirait plutôt la police municipale, là".


 Malgré la bonne humeur, tous réalisent qu'ils ne sont pas forcément prêts à prendre le risque de finir au poste. "A partir de quand on a un casier ?", s'inquiète un participant. "On doit donner le mot de passe de notre portable si on se fait arrêter ?", interroge un autre. "Moi je suis étrangère, je ne peux pas me le permettre", explique Carolina, une Argentine de 36 ans. "C'est assez difficile d'obtenir le visa." Sophie, la mère de famille, non plus : "Je ne peux pas passer la nuit au commissariat, il faut que je rentre pour mes enfants, mais je peux prendre part à certaines actions si les risques sont mesurées." Raquel confirme, "tout le monde peut trouver sa place en fonction des risques qu'il est prêt à prendre".

Julia, la jeune ingénieure, y a de son côté déjà réfléchi avant de venir à la formation, elle se dit prête :"Mes opinions sont plus importantes", nous dit-elle. Aurélien le trentenaire est de son avis : "Il y a une vraie différence entre légalité et éthique". Le jeune homme a d'ailleurs déjà deux actions de désobéissance civile à son actif. La dernière en date : le déversement de plusieurs tonnes de boue rouge devant le ministère de François de Rugy pour s'opposer au rejet de ces "déchets dangereux" dans la nature. 


Il est un peu plus de 22 heures, la formation touche à sa fin. "Merci et on espère à bientôt", lance Raquel. Déjà, des participants s'inscrivent aux futures actions mises en place mais chuuuut, nous ne pouvons rien dire.

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