Les Invisibles : les assistantes sociales qui ont accueilli l'équipe du film nous racontent leur quotidien

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TÉMOIGNAGE - Le Local des femmes, à Grenoble, ouvre ses portes presque quotidiennement aux femmes en errance. Il y a quelques mois, il a également accueilli les actrices du film "Les Invisibles" pour leur aider à mieux comprendre ce milieu et à préparer leur tournage. Trois assistantes sociales de ce lieu nous racontent ces rencontres et comparent leur réalité à la fiction qu'elles ont en partie inspirée.

Pour Maïwenn Abjean, directrice de l’association femmes SDF, le film Les Invisibles a vu juste. Sorti en salles ce mercredi 9 janvier, ce long métrage raconte l'histoire d'assistantes sociales qui décident d'héberger clandestinement dans le local de leur association des femmes à la rue, après que la mairie a décidé de fermer leur centre d'accueil de jour.

"Il représente bien notre réalité, on retrouve des émotions assez fortes, entre les rires et les larmes", reconnaît celle qui travaille depuis maintenant neuf ans au Local des femmes à Grenoble.Ce "mélange de lourdeur et de légèreté", elle le vit au quotidien. "Nous faisons face à des réalités de vie très dures mais on vit également beaucoup de moments agréables, des échanges, des rires. Ce film a su capter ces deux côtés-là."

Et Maïwenn Abjean n'y est pas pour rien. Car c'est dans ses locaux que le réalisateur Louis-Julien Petit et plusieurs actrices du film sont venus se confronter à la réalité. "J’ai rencontré  Louis-Julien Petit sur une émission télé, j'étais invitée à un débat à l'occasion de la diffusion du documentaire de Claire Lajeunie sur les femmes SDF (Femme invisibles, survivre dans la rue, ndlr). Il m’a dit qu’il souhaitait venir dans notre centre, il voulait voir comment se passait un accueil de jour pour femmes, découvrir le travail qu'effectuaient les travailleuses sociales."

Le réalisateur viendra par trois fois au Local des femmes. "On souhaitait de la réciprocité dans nos échanges, donc il est venu une fois dans le cadre d'un de nos ciné-débats pour montrer son film Discount", nous explique Mme Abjean. "Et il est revenu à deux reprises avec les comédiennes du film, Sarah Suco, Déborah Lukumuena et Audrey Lamy. Ils ont découvert ce que c’était un accueil de jour, ils ont rencontré des femmes et il y a eu beaucoup d’échanges avec l’équipe." "Les comédiennes n’avaient aucune connaissance de ce milieu-là", constate Alexia Choquet, l'une des quatre assistantes sociales du Local des femmes. "Ça a dû les aider pour jouer leur rôle."

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Des structures essentielles mais fragiles financièrement

Selon les jours, "entre quinze et soixante-dix femmes" poussent la porte de cet accueil de jour grenoblois, rapporte Fanny Veillepeau. Et les profils sont très variés :  "des habituées qui viennent quasiment à chaque fois depuis des mois parfois des années", poursuit la travailleuse sociale, des femmes qui viennent ponctuellement, le temps de retrouver une stabilité, d’autres qui reviennent après avoir retrouvé un logement pour maintenir un lien social.

Si les services de base sont offerts, notamment la possibilité de prendre une douche, ces femmes cherchent surtout un lieu pour se poser, se reposer, en toute sécurité, un endroit à elles où elles peuvent échanger, ne plus être seules. L'ambiance et le décor y sont assez similaires au long métrage, mais l'histoire aurait-elle pu se produire ici, dans la vraie vie ? Concernant le risque de fermeture de la structure, les assistantes sociales répondent en chœur : "Oui, malheureusement." Les associations du secteur comme Femmes SDF sont en perpétuelle recherche de financement pour survivre.

"Il suffit qu’une subvention s’arrête pour que toute la structure soit en danger", regrette Maïwenn Abjean. Son association repose à 60% sur des subventions publiques. Pour les 40% de financements privés, il faut trouver chaque année de nouveaux moyens pour parvenir à remplir leur mission. "Près de 60.000 euros, ce n'est pas facile. Surtout que de plus en plus, des financements sont corrélés à des 'projets', c’est dans l'air du temps, mais du coup on ne finance plus l’ensemble de la structure." Une difficulté supplémentaire pour pérenniser leur action. 

On peut être engagée, être militante, sans être hors la loi- Alexia Choquet, assistante sociale au Local des femmes de Grenoble

Pour ce qui est de la désobéissance civile, la frontière entre réalité et fiction s'épaissit cependant. "En tant que travailleuse sociale, on peut être engagée, être militante, sans être hors-la-loi", avance Alexia Choquet. Ni elle, ni les autres assistantes sociales n'ont ainsi hébergées des femmes dans le centre, comme c'est le cas dans Les Invisibles. 

Cela ne veut pas dire pour autant qu'il ne leur est pas arrivé parfois de transgresser quelques règles. "Par exemple, il peut nous être arrivé d'accueillir des mineurs", nous raconte la directrice de l'association. "Normalement, nous ne sommes pas habilitées à le faire, car ils relèvent de l’aide sociale à l’enfance. Mais ce sont des choix que l’on fait pour coller à la réalité des besoins." Sans pour autant s'affranchir d'indispensables limites : "Nous devons fixer des gardes-fou", estime Fanny Veillepeau. "C’est important pour pouvoir revenir le lendemain, il faut que l'on ait du temps pour soi et qu'on reprenne de l’énergie ailleurs." 

"Au local, on observe forcément des relations de proximité, on parle de notre vie personnelle par exemple, mais cela reste dans un cadre professionnel", la rejoint Maïwenn Abjean. "Ce n'est jamais facile de trouver sa juste place, on l'observe d'autant plus avec les bénévoles, mais cela n'est pas sans conséquence de se donner corps et âme... et ce n'est pas forcément constructif".

"On apporte notre petite pierre à l’édifice", estime leur collègue. "Mais le travail social, c’est un travail de fourmi. On n’est pas tout-puissant, il faut aussi que les autres acteurs jouent le jeu." 

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De plus en plus de femmes à la rue

Si elles estiment que des actions positives se mettent en place en termes de logement - avec le plan "Logement d'abord" par exemple - elles constatent malheureusement que la situation est de plus en plus critique. Selon le Samu Social, le nombre de femmes qui composent le 115 a augmenté de 66% en 10 ans. Les trois femmes l'ont constaté : depuis 2010, les femmes à la rue sont de plus en plus nombreuses, et notamment le nombre de femmes migrantes. Il y a une dizaine d'années, "quand on voyait des familles avec enfants, on trouvait une solution tout de suite, dans l’heure", décrit Mme Veillepeau. "Aujourd’hui, ce n'est plus le cas." 

Heureusement, elles constatent que la situation des femmes à la rue est de plus en plus médiatisée et connue du grand public. La directrice de Femmes SDF met en avant l'ouverture d'un nouveau centre pour femmes ouvert 24h/24 à Paris ou encore la mise à disposition de deux salles de l'hôtel de ville de la capitale pour ce public prioritaire. "On comprend de plus en plus l’importance de lieux réservés aux femmes et j'espère que le film aidera à rendre encore plus visible cette réalité et le rôle d’associations comme la nôtre", confie-t-elle. "Maintenant, il faut agir sur toute la chaîne, pour que la situation change."

NB : L'association a lancé un appel aux dons pour l'aider à lutter contre l'exclusion des femmes à la rue.

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