Après trois mois de grève, le collectif InterUrgences est "à bout de souffle" mais ne "lâchera pas"

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SANTÉ - Agnès Buzyn a réuni ce vendredi les médecins, infirmiers, syndicats et directeurs hospitaliers au ministère de la Santé pour lancer la "mission nationale". Un rendez-vous destiné à trouver des solutions à la crise qui agite les services d'urgences en France. Nous sommes allés à la rencontre de ces personnels, pour faire le point avec eux, sur ces trois mois de grève.

Trois mois après le début du mouvement de grève qui s'est installé dans de nombreux services d'urgences en France, les mines sont fatiguées et les corps épuisés. "Un état de base pour nous", nous disent-ils. Ils enchaînent les gardes et les réunions de collectif, concèdent dormir peu et essaient de se nourrir... quand ils n'oublient pas. Mais pour eux, la situation avance trop "lentement". Après une douzaine de semaines de mobilisation, nous sommes allés à la rencontre de membres du collectif InterUrgences pour évoquer ce mouvement inédit. Aide-soignante gréviste à Saint-Antoine Candice Lafarge, et Hugo Huon, infirmier à Lariboisière, reviennent pour nous sur cette crise larvée. 

Les soignants avaient régulièrement tiré la sonnette d'alarme ces dernières années. Mais cette fois, le mouvement est différent : "Par rapport aux autres années, nous sommes plus nombreux et on a fédéré de nombreux services en France", explique Candice Lafarge, allusion à la centaine d'Urgences désormais concernées. La manifestation d'une épidémie qui couvait depuis trop longtemps :  "Ça fait des années qu’on parle entre nous de ces problèmes, que les directions font la sourde oreille. On se demande souvent si nous, soignants, on a fait le nécessaire pour se faire entendre ?", s'interroge-t-elle. 

On a le sentiment de ne pas être entendu et c'est le plus blasant mais c’est pas pour autant qu’on va lâcher- Hugo Huon, infirmier à Lariboisière

Depuis trois mois que le mouvement a démarré, les corps et les esprits sont épuisés mais ils s'étaient préparés et savaient que cela ne serait pas facile. "On savait qu’on allait être épuisé et que le combat serait long. On le fait en plus de notre boulot alors on dort peu, parfois on ne mange même pas, on n'y pense pas. On se relaie au sein du collectif mais là je sens, et je sais, que je tire sur la corde", reconnaît Candice Lafarge. Et Hugo Huon de renchérir : "La fatigue, on connait, mais moralement, c'est très dur. On a le sentiment de ne pas être entendu et c'est le plus blasant mais c’est pas pour autant qu’on va lâcher". 

A les écouter, ce mouvement n'est pas près de s'arrêter. Les soignants fourmillent d'idées pour faire entendre leur colère et sensibiliser la population à leur combat. Ça fonctionne : 92% des Français estiment "justifié" ce mouvement social, selon un sondage Ifop. D'autres actions sont en train d'être mises en place : un appel au don du sang a été lancé, par exemple, et une nouvelle assemblée générale d'InterUrgences est en prévision. "Une date de manifestation sera déterminée prochainement et des espaces de débats citoyens devraient se dérouler tout au long de l'été", affirment-ils. "Sur le terrain les gens sont vraiment désespérés. En général, quand on est désespéré, on s’en va. Là, ils ont beau être désespérés, ils ont envie de se battre", explique l'infirmier.

Quelques avancées mais ...

A force de négociations, les soignants  de l'hôpital Saint-Antoine à Paris, celui qui a débrayé le premier, ont pu obtenir l'installation de caméras, un vigile 24 heures sur 24, des boutons poussoirs d'alerte : "Ça prend du temps, mais c'est en cours", explique Candice Lafarge qui travaille dans ce service d'urgences où le mouvement a débuté. "On a pu acter la stagiairisation des aides soignants en CDD et la protection fonctionnelle", se félicite-t-elle. Voilà ce qu'ils ont obtenu. Plus largement, d'autres négociations sont en cours. Notamment sur le nombre de personnels à recruter. "On manque encore d'effectifs. Le document de travail montre que les propositions sont insuffisantes", explique la soignante. Trois mois après l'agression de leurs collègues qui a tout enclenché, les revendications initiales sont toujours valables : la revalorisation salariale de 300 euros pour les paramédicaux, un statut pour la spécificité de leur travail aux urgences et des moyens pour leur sécurité, plus de personnels.

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Si on a pas les épaules et la vocation bien solide avec un salaire décent, on ne tient pas- Candice Lafarge, aide-soignante à Saint-Antoine

Cette problématique des postes qui parfois, ne trouvent pas preneurs. "On a des intérimaires qui viennent. Au bout d'une heure, ils s'en vont. Ils ne demandent même pas à être payés, il disent simplement ne pas vouloir travailler comme ça. Symboliquement, c'est fort", lance Hugo Huon. 

Pour les membres du collectif, le problème est principalement financier, et "on doit en passer par là", pour répondre efficacement à ce qui ressemble aussi à une crise des vocations. "Si nos salaires étaient réévalués, il y aurait sans doute plus de monde pour faire ce métier, et plus particulièrement aux urgences. C'est devenu tellement violent, on prend l'agressivité des patients en pleine figure : si on n'a pas les épaules solides, la vocation bien accrochée et un salaire décent, on ne tient pas", prévient Candice Lafarge. 

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S'ils ont choisi les urgences, c'est pour le côté "action, réaction", explique Candice Lafarge, membre du collectif InterUrgences  et aide-soignante à Saint-Antoine où le taux de grévistes est constant depuis trois mois : 86%. "On ne sait pas qui on va soigner : on peut avoir une personne âgée de 90 ans qui s’est cassé le col du fémur, comme le SDF de 40 ans qui est un oublié de la société. C'est palpitant et puis on travaille en équipe. Les collègues et le métier en lui-même, c'est passionnant. Je m’enrichis intellectuellement tous les jours, mais je n'en peux plus. Je ne me vois pas continuer comme ça", dit-elle. "J’en ai marre de voir les gens souffrir sur des brancards et de ne rien pouvoir faire. C’est de la maltraitance. Tous les jours, tu rentres chez toi, tu as cinq histoires de prises en charge qui te restent en tête et tu te demandes si tu as fait ce qu'il fallait, si tu as bien rempli ta mission ...", avance la soignante. 

Hugo, lui, est infirmier à Lariboisière. Les urgences, il y est arrivé par hasard, voulant apprendre un peu de technique avec une spécialisation sur la grande précarité. "Lariboisière, c'est le terreau de cette grande précarité", dit-il. "Cela fait cinq ans que j'y suis et je suis épuisé. Je bouffe de la misère depuis toutes ces années et je n'en peux plus de ce déversement de souffrance, sans discontinuer", raconte ce soignant. "On n'en peut plus, on sature. On est épuisé de porter cette souffrance", renchérit Candice. 

Des annonces encore nébuleuses et insuffisantes

Pour tenter de calmer la colère, d'apaiser les maux, une réunion s'est tenue ce vendredi 14 juin, au ministère des Solidarités et de la Santé. 70 millions d'euros ont été mis sur la table, par le gouvernement. Mais les professionnels ne sont guère convaincus. Des primes ont été annoncées ainsi qu'une enveloppe de 15 millions pour les "hôpitaux en tension" afin de renforcer les "effectifs paramédicaux durant la période estivale". "Des effets d'annonce sur les primes avec beaucoup d'incertitudes, des protocoles de coopération seulement pour les infirmiers...", a déploré Hugo Huon. 

Dans un communiqué, le collectif InterUrgences s'interroge sur le montant et les modalités d'attribution de cette enveloppe. Et d'annoncer que la poursuite de la grève sera votée très prochainement, car "aucune des revendications soulevées ne trouve satisfaction dans la communication du gouvernement", explique le collectif. A propos du rapport qui doit être remis à l'automne prochain ? "C'est se foutre de nous. Ils essayent de limiter la casse. Agnès Buzyn rencontre les équipes, elle fait l'effort de le faire... mais ce mépris depuis des mois, ça n'aide pas", lance Candice Lafarge. La "mission nationale" ? "On prend les mêmes et on recommence", détaille l'infirmier de Lariboisière.

Une autre réunion avec les acteurs et Agnès Buzyn est à nouveau prévue le 18 juin prochain pour faire le point sur "la période estivale" mais pour eux "c'est trop tard". La raison ? "Les services ont déjà commencé à fermer", disent-ils. Les moments de tensions que sont l'été avec la chaleur et l'hiver, avec la grippe, "c'est toute l'année maintenant. Les rapports le montrent : il n'y a plus de périodes de respiration pour les services. Effectivement, on a des périodes avec des pics de population, car en maison de retraite, les personnes âgées sont déshydratées, mais ce sont des choses qu'on peut éviter dans les Ehpad, si on avait plus de personnel. La problématique des lits d'aval, et les patients qu'on ne sait pas où placer, c'est tout au long de l'année", détaille Hugo Huon. 

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