"De 10 à 70 milliards d’euros de déficit" : l'immigration coûte-t-elle plus qu'elle ne rapporte, comme l'assure Jean-Lin Lacapelle (RN) ?

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CHIFFRES - Pour le délégué national du Rassemblement National, le solde financier de l'immigration serait déficitaire. L'argument est défendu depuis de nombreuses années par le parti d'extrême droite, chiffres à l'appui. Ces données sont cependant peu fiables, les experts et universitaires s'accordant plutôt sur un impact quasi-neutre. Explications.

La question du coût de l'immigration revient régulièrement sur la table. Sans grande surprise, elle est bien souvent portée par le Rassemblement national, qui a un avis bien tranché : le coût financier serait bien supérieur au gain. Ce mardi matin, Jean-Lin Lacapelle a ainsi assuré que le solde financier de l'immigration était déficitaire. 


"Aujourd'hui, il n'y a pas un seul chercheur qui vous dira que l'immigration apporte plus qu'elle ne coûte ! Et le vice-président du groupe RN au conseil régional IDF d'ajouter : "ce coût peut être justifié par certains mais on parle de 10 à 70 milliards d'euros de déficit."

Qu'en est-il ? Jean-Lin Lacapelle évoque une fourchette plutôt large : entre 10 et 70 milliards de déficit. Une petite évolution dans le discours du Rassemblement national, qui s'accordait jusque là sur l'estimation supérieure de 70 milliards.


Ce chiffre a ainsi été avancé en 2017 par le sénateur des Bouches-du-Rhône Stéphane Ravier, sur France Inter. Marine Le Pen l'utilise également régulièrement. En 2012, elle assurait dans l'émission C politique sur France 5, que "selon les études, l'immigration coûte entre 35 et 70 milliards d'euros par an à la France". Un an plus tard, au micro de LCI, elle se montrait plus sévère : "L'immigration nous coûte une fortune, au bas mot 70 milliards d'euros."


Cette estimation est notamment défendue par Yves-Marie Laulan, fondateur de l'Institut de géopolitique des populations. "Le solde négatif de l'immigration est compris dans une fourchette de 60 à 70 milliards d'euros par an", assure ce démographe et économiste dans une interview accordée à la revue Monde et Vie en 2011. Il y explique s'appuyer sur une étude  "réalisée avec plusieurs experts, en particulier Gérard Lafay, professeur à I'université Paris II, et Jacques Bichot, professeur à I'université de Lyon III" quelques années plus tôt, en 2006.

Des données doublées, sans justification

Effectivement, en 2005 et 2006, ces universitaires ont publié plusieurs rapports, issus d'un travail réalisé dans le cadre d'un colloque de l'Institut de géopolitique des populations : "Immigration/Intégration : un essai d'évaluation des coûts économiques et financiers". Les interventions des différents participants se retrouvent dans cet ouvrage dirigé par  Yves-Marie Laulan lui-même. Un an plus tard, Jacques Bichot, également rédacteur sur le site Boulevard Voltaire, publie une note qui reprend ses conclusions : "Immigration : quels coûts pour les finances publiques ? Essai d’évaluation pour la France". Il y détaille secteur par secteur le "surcoût" pour l'Etat : 8,5 milliards d'euros au nom des aides sociales et de santé, 4,47 Md€ pour les frais de justice, 9,86 Md€ pour l'école et l'enseignement supérieur, 0,9 Md€ pour le logement, 0,5 Md€ pour les services publics de transports et 4,47 Md€ pour les frais de justice. Au total : "au moins 24 milliards d'euros".


Dans le même temps, Gérard Lafay, professeur à l'université Panthéon-Assas et soutien de Marine Le Pen à la présidentielle, estime qu'il faut ajouter à ces dépenses complémentaires, 180 Md€ d'euros pour financer une politique d'intégration efficace sur au moins 15 ans, soit 12 milliards par an. Nous arrivons donc à un total de 36 milliards d'euros par an.


Nous sommes encore loin des 70 milliards annoncés. "Les experts qui ont travaillé à cette étude pensent qu'il faut doubler (ce chiffre), explique sans aucune réelle justification Yves-Marie Laulan, dans les colonnes de Monde et Vie, et que le véritable coût de I'immigration pour la France atteint 70 à 80 milliards d'euros, soit I'équivalent annuel du déficit budgétaire." Soustrayant alors la contribution des "immigrés qui se comportent convenablement et travaillent" (sic), soit selon lui 10% de cette population, le solde négatif passe "de 60 à 70 milliards d'euros par an." Un raisonnement qui semble loin d'être scientifique.

L'impact de l’immigration varie entre + 0,5 et - 0,5% du PIB

Toutes les autres études sur le sujet s'accordent d'ailleurs pour dire que l'impact est plutôt neutre, que ce soit en France ou dans les autres pays de l'OCDE. Les plus sévères estiment que l’impact de l’immigration dans l'Hexagone serait de l'ordre de 0,5% du PIB. A l'inverse, certains experts estiment que les immigrés rapportent de l'argent à la France, à hauteur de 0,5% du PIB. En clair, cela coûterait ou rapporterait environ 10 milliards d’euros, chaque année. Calculer le coût de l'immigration est assez complexe et le résultat dépend évidemment de ce que l'on prend en compte.


"L'impact fiscal de l'immigration ne peut se résumer à un chiffre unique et indiscutable, rapporte ainsi une étude sur l'impact fiscal de l'immigration dans les pays de l'OCDE, publié en 2013. La mesure de cet impact dépend d'un certain nombre d'hypothèses, de la mesure dans laquelle on impute aux immigrés les coûts supportés par les finances publiques (infrastructures et administration publique, par exemple) et des taxes qui ne portent ni sur les individus, ni sur les ménages (comme l'impôt sur les sociétés). De leur prise en compte ou de leur exclusion dépend souvent le signe (positif ou négatif) de l'impact."

Dans tous les cas, comment expliquer ce rééquilibrage ? Certes, les populations immigrées perçoivent des aides publiques mais elles contribuent également à l’économie et à la fiscalité française (consommation, TVA, impôts sur le revenu, CSG, etc.). "On s’aperçoit que dans la plupart des pays de l’OCDE, les immigrés contribuent plus en impôts, en taxes et en cotisations sociales qu’ils ne reçoivent en prestations individuelles, détaille Jean-Christophe Dumont, chef de la division des migrations internationales de l'OCDE, c’est-à-dire en allocations chômage, en aides sociales, en aides au logement ou même en retraites."


Un rapport commandé en 2010 par le ministère du Travail, avance d'ailleurs un solde positif. Par rapport aux individus nés en France, les immigrés sont "environ 1,6 fois plus nombreux à recevoir des allocations chômage, 3,8 fois plus représentés parmi les bénéficiaires du RMI, et en moyenne 2,5 fois plus dépendants des aides au logement", relate l'équipe de chercheurs. Pour autant, ils perçoivent moins de prestations de santé ou de pensions de retraite et une grande partie d'entre eux travaillent et payent des cotisations sociales. Bilan : pour 47,9 milliards d'euros perçus, la population immigrée reverse 60,3 milliards d'euros, autrement dit, ils rapportent 12,4 milliards d'euros. D'autres universitaires tablent toutefois sur des soldes positifs moindres. Selon Xavier Chojnicki et Lionel Rago, les institutions publiques ont gagné, en 2005, 3,9 milliards d'euros.


Alexandre Delaigue, professeur agrégé d’économie à l’université de Lille, détaille cette logique à nos confrères de Planet. "Les flux migratoires sont majoritairement composés par une population masculine de 20 à 40 ans. Ils arrivent donc à l’âge actif. N’étant plus des enfants et pas encore des retraités, ils ne sont pas dépendants et donc exercent une ponction sociale moins importante", explique-t-il. "Il y a donc un effet positif sur les comptes sociaux dû au fait que les immigrés arrivent en phase active."


L'OCDE estime que ces études se limitent aux comptes publics. Lorsque l'on prend en compte l’éducation, la santé, les dépenses régaliennes – police, justice – et d’autres dépenses publiques, "on s’aperçoit que la contribution devient négative à la fois pour les non-immigrés – les natifs – mais aussi évidemment pour les immigrés. C’est le résultat de budgets publics qui sont en déficit dans la plupart des pays de l’OCDE et en France depuis 1974." Ce déficit reste toutefois limité : de l'ordre de 0,5% du PIB.

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