Des débats, des couacs et beaucoup de "Macron démission" : notre semaine sur les pages Facebook des Gilets jaunes

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GILETS EN RÉSEAU - Le mouvement des Gilets jaunes est né, a grandi et tente de s'organiser sur Facebook. Pendant une semaine, nous avons scruté quelques-unes des principales pages de discussion où se mélangent pèle-mêle les aspirations à fonder une nouvelle démocratie directe, la crainte absolue d'une récupération politique mais aussi souvent les insultes et, de manière de plus en plus marquée, une détestation exacerbée du président de la République.

Que seraient les Gilets jaunes sans Facebook ? Quel élan auraient-ils trouvé dans la société française ? Pendant une semaine, nous avons parcouru quelques-unes des pages de ce mouvement hétéroclite et protéiforme. C'est là que se sont organisés les premiers rassemblements. Là encore que se prépare l'"acte IV" de ce samedi 8 décembre qui soulève toutes les craintes. Cet "acte IV" sobrement intitulé : "Macron démission". 


Ces groupes de discussion rassemblent, pour certains, plusieurs centaines de milliers de fans. On y lit des propos parfois violents, racistes, homophobes. Dans une orthographe souvent aléatoire. On y découvre aussi une aspiration fragile : celle d’ordonner le mouvement afin d’en dégager un message commun et des porte-parole de Français s'estimant jusqu'à présent "inaudibles" et qui soudain trouvent un espace d'expression libre, discutent et  donnent un écho à leurs inquiétudes.   

A la recherche d'une démocratie sans élus

La mobilisation sur internet s'est organisée autour de nombreuses pages, nationales et locales, mais trois lignes principales sortent du lot. La première est orchestrée par le médiatique Eric Drouet, le créateur du premier "Acte" du 17 novembre, le charismatique Maxime Nicolle, alias Fly Rider, dont les vidéos en live font le "buzz" et enfin la principale instigatrice du mouvement, Priscilla Ludosky, à l’initiative de la pétition contre la hausse du prix du carburant. Leurs opinions s’expriment sur plusieurs groupes, tels que "La France en colère" ou "Fly Rider Infos Blocages". La deuxième ligne est totalement anarchique et se trouve dans les multiples pages nommées "Gilet jaune" qui comptabilisent pourtant pour certaines 20 modérateurs. Et enfin, les groupes régionaux, sur lesquels se partagent des informations locales. 


Lundi 3 décembre, les commentaires déplorent l’absence de structure qui commence à devenir une tare. Car après les scènes de violence à Paris, des "Gilets jaunes pacifistes" émergent et apparaissent dans les médias, certains s’auto-proclamant porte-parole et tiennent des discours controversés. Eric Drouet s’alarme dans une publication de représentants "qui accepteront n'importe quoi pour calmer le mouvement" et qui lui font même "peur". 

De plus, face au décalage entre la réponse politique, considérée comme trop tardive, certains se rendent compte qu’il faut unir la parole. "On manque de crédibilité", s’inquiètent ainsi plusieurs internautes. Est donc venu pour eux le temps d’organiser le ras-le-bol parti d’une simple pétition sur change.org. Mais, malgré les nombreux commentaires demandant à Fly Rider ou à Eric Drouet de devenir porte-parole, ceux-ci refusent, préférant le titre de "messagers" à celui de "leaders".  Se planifient alors des élections. Dans la soirée, treize groupes différents sont crées, chacun d’eux représentant une région française. Libre alors à tous les internautes de postuler pour devenir un porte-parole local.

Quelques heures après que les premières vidéos en selfie de candidatures sont postées, les votes sont pourtant annulés. Mardi matin, Priscilla Ludosky explique dans un communiqué  qu'"organiser des élections de représentants de régions se révèle être trop compliqué". Non pas par manque de candidatures, ou par peur d’un vote faussé, mais parce qu’il serait "propice à de nouvelles tentatives de récupération". Rester apolitique et asyndical, tel est le fer de lance de la mobilisation.

"Ils donnent des miettes mais nous ne sommes pas des pigeons"

Mais face aux "Gilets jaunes pacifistes" ou "modérés", qui, selon les trois "messagers", se "servent du mouvement", et face aux nouvelles annonces du gouvernement, il est venu le temps de répondre. Sur Facebook, la matinée de mardi est ainsi ponctuée d'une série d'échanges pour refuser les propositions du gouvernement. Et de punchlines - parfois percutantes - comme "ils donnent des miettes mais nous ne sommes pas des pigeons", mais parfois plus violentes et homophobes, comme celles comparant le discours d’Edouard Philippe à de la vaseline. 


Sur un "sondage" réalisé par Eric Drouet, ils sont ainsi environ 2000 à répondre ne pas être convaincus par ces "beaux discours", contre moins de dix en faveur. Déjà convié sur le plateau de LCI quelques jours auparavant et sollicité par BFM pour une soirée débat Eric Drouet accepte l'invitation, mais demande à chacun les sujets qu’il devra y aborder. Il est vite noyé sous les propositions, une centaine en tout. Une situation prévisible. Il n’en propose donc pas la totalité, mais martèle que, non, les mesures ne suffisent pas, non elles ne sont pas "concrètes".

Mardi le mouvement risque l'implosion

Les limites de la démocratie horizontale commencent à se faire sentir. Plus tard, dans la même journée, elles sont d’ailleurs concrétisées par la fermeture aux publications du groupe de Fly Rider. Comme si c'était déjà la fin d’une époque, l’une des modératrices annonce que "au vu du nombre croissant de membres, (…) nous allons stopper la fonction 'publier' afin de recentrer sur l’essentiel". Les groupes sont saturés. Les prises de paroles sont inépuisables. Mardi, le mouvement risque l’implosion.

Acte IV : Macron, l'unique cible

Pourtant, dès mercredi, une nouvelle ligne commence à se dégager. Sans porte-parole, sans vote, le mouvement se rassemble sous le plus petit dénominateur commun : la démission d’Emmanuel Macron. Après avoir critiqué, et insulté parfois Edouard Philippe, les Gilets jaunes de ces pages Facebook réclament le départ du Président. Sur Facebook, on s’interroge : "Pourquoi Manu ne veut pas nous parler ?". Les propos se radicalisent. Des images appellent "à la révolution". Fly Rider commence à parler "d’insurrection". Comme pouvait le laisser penser les noms mêmes des mobilisations, il y a gradation. On est désormais à l’"acte IV". Et les deux événements qui comptabilisent le plus de monde sont intitulés "Démission de Macron". Difficile de faire plus clair. 

"Aller chercher Macron... trop trash ?" : 15 000 votes oui, 1500 non

Ce même message, repris massivement laisse presque disparaître les disparités au sein du mouvement et la conférence chaotique et délirante de "Monsieur X". Si l’on s’écharpe sur d’autres sujets, c’est désormais d’une voie commune qu’on désire "aller chercher Macron". Ainsi, jeudi 6 décembre, dans un énième sondage, Eric Drouet résume la situation. Il demande : "Vous trouvez que j'ai été trop trash en disant qu'on irait à l’Elysée ?" Ce à quoi plus de 15.000 personnes répondent "non ". Dix fois plus que les 1500 "oui". Pour ses propos, appelant à "rentrer dans l'Elysée", Eric Drouet fait l'objet d'une enquête


Désormais, si l’élan démocratique voulu en début de semaine n’aura pas pris, avec le couac du vote annulé, c’est une volonté insurrectionnelle qui se diffuse. Après trois semaines, des porte-parole officiels n’existent toujours pas. L’objectif de la mobilisation lui, se cristallise sur cet "acte IV". Et si c'est son issue reste incertaine, Facebook restera, et ce bien après les manifestations, le lieu de ce débat citoyen.

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