"Droit à la drague", "cri de colère" et marquis de Sade : on a assisté au procès de Sandra Muller, initiatrice de #balancetonporc

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#BalanceTonPorc, le hashtag qui réveille les consciences contre le harcèlement

COMPTE-RENDU - Ce mercredi 29 mai se tenait à Paris le procès en diffamation contre Sandra Muller, initiatrice du mot-clé #balancetonporc. Mais l'audience relevait plus d’un spectacle entre ténors du barreau que d’un procès historique, à la hauteur du mouvement Metoo.

Le parallèle était tentant. Il y a trois mois à peine, le procès en diffamation de celles qui avaient mis en cause l’ex-député écolo Denis Baupin pour des faits de violences sexuelles s’achevait sur une relaxe au goût de victoire. Alors ce mercredi 29 mai à la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris, tandis que s’ouvre le procès de Sandra Muller, initiatrice du mouvement #Balancetonporc et attaquée en diffamation par Eric Brion, une question flotte dans tous les esprits : un tel retournement de situation peut-il se répéter aujourd’hui ? Va-t-on assister, en réalité, au procès du sexisme intégré, des "porcs" tant balancés ? 


En amont de l’audience, interviewé par notre consœur de 20 Minutes, Francis Szpiner, avocat de Sandra Muller, a bien pris soin d’enfoncer le clou. Allant jusqu’à qualifier de "baupinade" cette procédure en diffamation, "c’est-à-dire qu’on a quelqu’un qui, après s’être très mal conduit, vient se poser en victime et demander des comptes à la personne vers qui il s’est très mal comporté". Dans la salle, remplie de journalistes mais aussi d’étudiants, on sent un frémissement. Astrid de VilLaines, qui a accusé le présentateur Frédéric Haziza d’agression sexuelle et Sand Van Roy, l’actrice toujours en procédure contre Luc Besson, qu’elle accuse de viol, ont fait le déplacement. 

Une autre pièce

Le décor est posé. Mais une fois en place, les protagonistes dévient un peu du texte attendu. Même si l’issue du procès reste encore inconnue - la décision est mise en délibéré au 25 septembre prochain - force est de constater que le procès Muller n’a pas pris la même tournure que son prédécesseur médiatique. Très prosaïquement, il s’agit de savoir si ce tweet - " Tu as des gros seins. Tu es mon type de femme. Je vais te faire jouir toute la nuit" Eric Brion ex patron de Équidia #balancetonporc » - relève de la diffamation publique ou non. Pour cela, les parties doivent débattre de "l’exception de vérité" - les faits décrits sont-ils réels ? -  et de la bonne foi de Sandra Muller - avait-elle une animosité personnelle contre lui ? 


Exit la dimension historique de l’affaire. Côté partie civile, on a choisi de se battre sur un terrain très personnel. C’est d’abord Eric Brion qui entame les prises de parole. Il a préparé un texte, qu’il débite à la barre. Vêtu d’un costume sombre, le cheveu grisonnant, on l’oubliera presque ensuite, fondu dans l’ombre de ses avocats, les mains crispées et le regard cloué au sol. "Cela fait un an et demi que j’attends d’être devant ce tribunal", commence-t-il. "Il y a eu un autre procès qui s’est tenu devant le tribunal des réseaux sociaux. Un tribunal où tous les coups sont permis. J’ai été condamné par le buzz." 


Sur les faits, il ne nie pas ce qu’a rapporté Sandra Muller. "Pendant cette soirée de 2012, je croise Sandra Muller, on se connaît depuis quinze ans. On boit du champagne. Elle m’attire. Elle me plaît beaucoup. Je lui dis ‘tu m’impressionnes. Tu es mon type de femme, tu es brune, tu as de beaux seins’. Sa réaction est sans équivoque, son attirance n’est pas réciproque. Blessé dans mon orgueil et fanfaron, j’ajoute (il baisse la voix) c’est dommage je t’aurais fait jouir toute la nuit." L’ancien consultant, qui se dit désormais sans emploi, insiste sur sa dépression, sa prise de poids - dix kilos qu’il n’a toujours pas perdus - ses insomnies et sa séparation. Pour Sandra Muller, il n’aura pas un mot. Mais ses avocats s’en chargeront. Et réclament pour lui 50.000 euros de dommages et intérêts. 

Un "réquisitoire contre Sandra Muller"

Ils sont deux pour le défendre : Me Nicolas Bénoit et Me Marie Burguburu. Le premier se contente de rappeler que de harcèlement sexuel, il n’y a pas lieu ici. Selon lui, c’est pourtant ce qu’impliquent les différents tweets de Sandra Muller, lorsque notamment elle invite toutes les femmes à "raconter en donnant le nom et les détails un harcèlement" qu’elles ont "connu au boulot". "Ce tweet impute la commission d’une infraction pénale grave, d’autant plus injuste que ce n’est pas vrai." Les faits, insistent-ils, n’ont pas été répétés et Eric Brion n’était pas l’employeur de Sandra Muller. 


Me Marie Burguburu s’emploie quant à elle à démonter la bonne foi de la mise en cause. Dans une plaidoirie virulente, que Francis Szpiner, à la défense, ne manquera pas de qualifier de "réquisitoire contre Sandra Muller", l’avocate n’hésite pas à qualifier l’auteure du tweet "d’usurpatrice", de "journaliste parfaitement inconnue" qui aurait trouvé dans #balancetonporc "un business juteux". "Elle a tué socialement Eric Brion sous la bannière usurpée d’un ‘nous les femmes’", ajoute-t-elle. 


Viennent ensuite les considérations sur "le droit à la drague". "Il n'y a pas d'attestation, pas d'éléments, pas de témoin qui viennent corroborer ce qu'a mis en scène Sandra Muller, qui a ici crié au loup (…) Il n'y a pas eu de harcèlement sexuel. Y a-t-il eu drague lourde ? Je n'en sais rien. Je revendique un certain droit à la drague, sous trois limites : le contact, 'l'insistance, et le cadre du droit du travail. Il n'y a pas de propos sexistes non plus. Il y a plutôt une conception assez généreuse, assez prétentieuse de la drague."

Effets de manche

Comme dans un procès inversé, les parties civiles ont finalement plaidé durant l’essentiel du temps qu’a duré cette audience, alors même que dans le domaine de la presse civile, seules comptent les pièces apportées au dossier dans la décision du juge. Me Francis Szpiner et Me François Baroin, à la défense, prennent finalement leur tour. Pour eux, c’est simple : Eric Brion a reconnu les faits dans une interview donnée au Monde peu après sa mise en cause. La diffamation ne peut donc être retenue, dans la mesure où "Sandra Muller dit la vérité". "Eric Brion apporte des nuances mais cela ne change rien au caractère dégradant de ces propos. Ils sont exacts, si ce n’est dans la lettre, au moins dans l’esprit", explique Me Szpiner.


Quant aux faits de harcèlement sexuel, ils ne reviennent guère sur le tapis, les deux avocats s’en remettant dorénavant à la récente qualification "d’outrage sexiste". "Soit vous condamnez Sandra Muller et c’est le bâillon supplémentaire, soit vous déboutez Eric Brion de ses folles prétentions, et vous allez dans le sens de l’évolution de la société française”", prévient Me François Baroin. 


Sur le fond, la défense en restera là, se contentant de bons mots et de joutes verbales de haute volée, au cours d’un procès où l’on aura cité pêle-mêle le marquis de Sade, Georges Clémenceau, Angèle et Booba. De son côté, Sandra Muller, appelée à la barre en dernier, rappelle les chiffres des violences sexistes et sexuelles et se dit fatiguée "d'une société où les hommes deviennent les victimes". "J’ai poussé un cri de colère sans aucune intention de nuire, mais grâce à balance ton porc on parlera dorénavant d’un cri de colère et plus d’une crise d’hystérie."


Une fois l’audience levée, les grands noms du barreau, côté partie civile et côte défense, s’auto-congratulent en souriant. Restent deux personnes qui n’auront pas échangé un seul regard et dont on se demande bien si l’un ou l’autre en sortira vainqueur. 

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