"'Elu', c'est un beau mot quand même": on a parlé démocratie avec deux jeunes Gilets jaunes

Social
RENCONTRE - Ils ont été de toutes les manifestations parisiennes depuis le 17 novembre. Bien au-delà des appels à une baisse des taxes sur l’essence, ils appellent – eux – à un changement plus profond des institutions, qui puisse laisser la place à ceux qui n'osent pas prendre la parole. LCI a longuement rencontré Nicolas et Luis Carlos, "citoyens"... et "Gilets jaunes".

Gare de Lyon, un jeudi soir entre deux manifestations de Gilets jaunes. Nicolas et Luis Carlos, "citoyens", "banlieusards" et "Gilets jaunes", sont attablés à la terrasse d'un troquet du 12e arrondissement de Paris. Les deux trentenaires se connaissent depuis une quinzaine d'années et leur adolescence dans l'Essonne. Depuis que, un soir d'errance dans le quartier du Canal à Courcouronnes, ils se sont retrouvés à refaire le monde sur un toit. "N'importe quel banlieusard pourra vous le dire : tu n'as jamais l'horizon devant toi, explique Nicolas. A 10, 25 ou 50 mètres, il y aura toujours un bâtiment pour le briser." Alors les deux futurs amis grimpent, "et refont le monde de 21h à 4h du matin". Le début d'une amitié forte, où la politique a autant sa place que le reste. "On s'est construit l'un et l'autre, on a eu la chance de lire des livres, d'apprendre à penser par nous-mêmes et notamment à ce qu'il se passe dans ce pays", avance Luis Carlos.

"J'ai vu un gamin hésiter à grimper au sommet de l'Arc de Triomphe, je lui ai dit : vas-y, aujourd'hui, il t'appartient !"

Samedi 1er décembre, ils étaient place de l'Etoile, là où les mécontents du mouvement des Gilets jaunes ont convergé, sous les lacrymogènes et les charges des CRS. Suivant les manifestants les plus violents, "caméra au poing, sans participer à la casse". Ils y étaient le samedi d'avant, et encore le samedi 17 novembre, cette fois près des barrages, avec des gens venus pour des raisons peut-être différentes. Nicolas, comédien et directeur adjoint d'une maison associative, vit confortablement et n'a pas adhéré au mouvement à cause de la taxe sur les carburants. "Une goutte d'essence pour le sursaut d'un pays, d'un peuple, d'une nation. Tu y crois, toi ?" écrit-il dans une lettre ouverte publiée sur Facebook. "Le prix de l'essence, c'est pas ma motivation. Je gagne bien ma vie - 6000 euros par mois avec sa compagne - l'argent n'est pas un souci." Mais il voit dans les Gilets jaunes, lui qui a grandi dans une banlieue délaissée par les politiques publique, une occasion de faire enfin société. Et se réjouit de voir de nombreux collectifs banlieusards converger avec le mouvement. "C'est une occasion unique pour les banlieues de s'inscrire dans le récit républicain. On te répète que les Gilets jaunes, c'est la France de Johnny, la France blanche. C'est lourd pour les populations d'origine immigrées d'entendre dire qu'elles ne sont pas là !"


Malgré des revenus plus modestes, Luis Carlos, électro-mécanicien, n'accorde pas beaucoup plus d'importance au prix de l'essence. Même si, avec sa copine étudiante, "les 2000 euros mensuels ne suffisent pas toujours à boucler les fins de mois." Il n'empêche, s'il s'anime pour les Gilets jaunes, c'est qu'il y voit la possibilité de faire peuple. Il se rappelle, le 1er décembre, du moment où la foule est entrée dans l'Arc de Triomphe, taguant les murs du monument napoléonien et procédant à des vols et de la casse à l'intérieur, suscitant l'ouverture d'une enquête et l'interpellation de 13 personnes. "Ils ont défoncé la porte, et c'est vrai qu'il aurait mieux valu ne pas dégrader l'intérieur. Moi, j'ai vu un peuple qui se réappropriait un espace qui lui appartenait en chantant la Marseillaise. Et j'ai trouvé ça beau", assure-t-il.

"J'étais juste derrière un gamin de banlieue, la quinzaine d'années, raconte Nicolas. Il regardait autour de lui, sans savoir quoi faire, il hésitait à monter. Je lui ai dit : 'Vas-y, aujourd'hui, il t'appartient !' Il a fini par monter au sommet de l'Arc, et là, j'ai vu son sourire, sa béatitude. La violence, elle n'était pas dans les quelques tags, mais dans le fait que les Français doivent payer pour entrer dans un monument qui leur appartient." Un exemple de plus pour illustrer l'espoir qu'il place dans ce mouvement, qui réunit la France des campagnes, des banlieues ou des villes, de "faire sauter les barrières." Pour Nicolas et Luis Carlos, ce mouvement peut réparer le lien social dégradé dans le pays, dont les élites "sont déconnectées des autres citoyens". Le comédien ajoute même : "Je trouve d'ailleurs génial que ce gilet jaune tout moche devienne le symbole d'un peuple qu'on trouve sale et méchant."

Vote blanc, démocratie athénienne et exemplarité

Les monuments... et les institutions ? Peu enthousiastes à l'idée de "piétiner" l'Elysée, en écho à l'annonce faite par la figure du mouvement Eric Drouet de "marcher" sur le palais présidentiel, les deux compères n'en espèrent pas moins un système démocratique qui leur parle davantage. Nicolas, lui, insiste beaucoup sur l'exemplarité de nos élites, citant à de multiples reprises ceux qui, pour malversation, fraude fiscale, abus de bien social, ont été inquiétés ou condamnés par la justice, et poursuivent pourtant leur carrière politique. "Ça cristallise la défiance envers les élus de la République. 'Elu', c'est un beau mot quand même. C'est fou que la classe politique, la classe médiatique ne le comprenne pas. On ne peut pas confier notre destin à ce genre de personnes, ce n'est plus possible !"


Le comédien, très bavard, cite ses références. "Je suis un marxiste, mais j'ai un côté gaulliste, parce que j'aimais le fait que, quand De Gaulle était président, il payait ses factures de gaz et d'électricité. Et quand il a vu que les Français ne le suivaient plus, il est parti. C'est bizarre, parce qu'aujourd'hui, quand on cite ce genre d'exemple, on te répond que c'est démagogique. Mais si on veut faire de la France une start-up nation, il faut former des managers. Et les managers, ils se font respecter en étant exemplaires."


On en vient inexorablement à la question de la représentativité de nos élus. "Ils sont déconnectés, on a l'impression qu'on les paie à dormir", tranche Luis Carlos. Et ne manque pas d'idées pour améliorer les choses : "Je pense qu'il faut réintroduire le vote blanc. Et s'il dépasse un certain pourcentage, tu recommences l'élection." Compliqué, dans un système comme la Ve République, où des majorités de moins en moins bien élues se succèdent au pouvoir depuis des décennies. Mais là aussi, le jeune homme a une idée : "La démocratie athénienne a des bons côtés. Une représentation tirée au sort, parmi la foule, avec un mandat et une obligation de rendre des comptes, quitte à passer par un référendum régulier pour juger l'action des élus." Ce que n'oublieront pas de noter les partisans de Jean-Luc Mélenchon et de son référendum révocatoire, une revendication justement très populaire chez les Gilets jaunes.

Nicolas, lui, pense moins à l'avenir qu'au présent. "Avant de construire autre chose, il faut renouveler, ou peut-être détruire gentiment. Comme une maison dont les fondations sont fichues. Il faut sécuriser, éviter que des gens ne soient blessés. Les Gilets jaunes rappellent une exception française, celle qui veut qu'on est capable de construire de nouveaux modèles. On ne mettra pas un Orban à la tête de notre pays", veut-il croire.

"Nous sommes un peuple"

La présence de l'extrême droite, justement, ne les gêne-t-elle pas, eux qui répugnent à se dire de gauche de peur d'être affublés d'une proximité à un parti ? "Le drapeau français, la Marseillaise, Jeanne d'Arc, l'amour de sa patrie... ça fait trop longtemps qu'on laisse ces symboles à l'extrême droite", balaie Nicolas. "Nous sommes un peuple", continue Luis Carlos. Une phrase qui résume tout le combat d'un trentenaire habitant et travaillant en France depuis des années... sans avoir la nationalité française. "Je me sens Français, je n'ai pas besoin de papier pour le prouver. Même si je trouve ça étrange qu'après 15 ans dans un pays, alors que je travaille ici, les démarches restent à ce point compliquées." 

Samedi 8 décembre, malgré les barrages filtrants, les arrestations préventives, Nicolas et Luis Carlos sont retournés sur les Champs-Elysées, affublés de leur gilet jaune, mais sans matériel pour se protéger des gaz lacrymogènes. Ils y retourneront probablement la prochaine fois, quelles que soient les annonces à venir de l'exécutif. "Le gouvernement aurait pu faire de la belle politique, regrette Nicolas. Si Edouard Philippe avait annoncé la démission du gouvernement, ça aurait été une sortie par le haut. A ce stade, je ne vois que ça. Mais il n'en est pas question, de ce que je comprends. Alors que le mouvement montre qu'il ne veut plus rien avoir à faire avec eux. On ne gouverne pas contre le peuple. Une loi, on l'adopte quand la société est prête."

Tout savoir sur

Tout savoir sur

La colère des Gilets jaunes

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter