En parallèle des mobilisations anti-racistes, comment Bordeaux tente d'accepter son passé esclavagiste

En parallèle des mobilisations anti-racistes, comment Bordeaux tente d'accepter son passé esclavagiste
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HISTOIRE - La France a un passé colonialiste et esclavagiste dont Bordeaux garde des traces encore aujourd'hui. Alors que les statues de négriers sont déboulonnées lors de manifestations contre le racisme partout dans le monde, la Ville mise sur un "travail de mémoire" pédagogique.

Depuis la mort de Georges Floyd, les manifestations contre les violences policières et le racisme systémique de nos sociétés se multiplient aux Etats-Unis et en Europe. Durant ces mobilisations, des militants ont manifesté leur colère en s’en prenant à des mémoriaux de figures colonialistes ou esclavagistes. A Bristol au Royaume-Uni, la statue d’un célèbre marchand anglais ayant fait fortune dans la traite des noirs a été déboulonnée, piétinée puis jetée dans la rivière parcourant la ville portuaire. En France, c’est à Bordeaux que subsistent le plus de traces de l’esclavage. Derrière Nantes, c’est la ville qui s'est le plus enrichie grâce au commerce d’êtres humains : entre les 17 et 19ème siècles, on estime entre 120 000 et 150 000 le nombre d'esclaves africains déportés vers les Amériques par des armateurs bordelais.

Karfa Diallo, membre de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, comprend ce besoin contemporain de tirer à terre les symboles du passé “négrier” des villes européennes.  “On a vénéré des criminels en toute impunité, le racisme est inscrit partout sur nos murs, il y a un héritage urbain de l’esclavage qui est anachronique à notre époque”, souligne-t-il. “Si on est incapables de punir le racisme d’hier, comment punir le racisme d’aujourd’hui ?”.

Pédagogie mémorielle

Bordelais d’adoption, il organise avec son association Mémoires et Partages des visites guidées sur les traces de cette part de l’Histoire, longtemps réfutée par la Ville. “Nous demandons depuis 2009 que des panneaux explicatifs soient ajoutés dans les vingt rues portant le nom de négriers. Nous voulons que cette mémoire soit conservée mais explicitée, partagée”, explique M. Diallo. Ce mercredi 10 juin, la mairie a enfin répondu à leurs revendications. Dans cinq rues bordelaises, des plaques ont été vissées pour expliquer qui étaient Pierre Desse, David Gradis, Jacques-Barthélémy Gramont, Jean-Baptiste Mareilhac et la famille Feger-Latour. Une avancée selon la municipalité, pas suffisante, pour Karfa Diallo.

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“Nous voulons transformer l’espace public en espace de mémoire à ciel ouvert, pour que les gens se rappellent de ce qu’il s’est passé”, assure Marik Fetouh, adjoint au maire de l’égalité et de la citoyenneté. Lui aussi comprend qu'il soit "tout à fait difficile d’avoir des statues qui rendent hommage aux négriers" et comprend les manifestants outre-manche. Mais l'objectif, à Bordeaux, est d'aller plus loin. “Effacer les noms n’efface pas l’Histoire, donc nous souhaitons utiliser les traces du passé pour faire de la pédagogie mémorielle”. Si les deux hommes s’accordent sur le principe, les méthodes de la Ville ne convainquent pas Karfa Diallo lorsqu’il faut passer de la théorie à la pratique.

La mairie décrit un travail historique de grande ampleur, réalisé notamment par la commission de réflexion sur la mémoire de l’esclavage et de la traite négrière, créée en 2016 et présidée par M. Fetouh. Mais cinq noms sur les vingt proposées par les associations pour la mémoire de l’esclavage ont été véritablement reconnus comme ceux de personnages liés à la traite d’esclaves. Cinq et non six, comme annoncé par la municipalité elle-même en décembre. “Les descendants Journu-Auber nous ont contacté après la présentation du projet, avec des projets attestant que le cours avait été nommé d’après le fils Journu-Auber, abolitionniste, et pas d'après le père ou l’oncle Journu-Auber, tous deux négriers”, explique Marik Fetouh.

Une communication tardive

Karfa Diallo regrette que ces plaques aient été accrochées “en catimini”, alors qu'elles étaient attendues depuis décembre. “Elles sont à peine visibles, posées à une seule entrée des rues. J'ai discuté hier avec les habitants, ils n’avaient eu aucune information, donc aucune démarche pédagogique n’a été mise en place”, regrette le militant. “C’est inefficace, presque contre-productif, on ne peut pas combattre le racisme en cachette, il faut le faire au grand jour”, répète-t-il. Selon lui, plus qu’un acte symbolique, cette pose de panneaux explicatifs aurait dû être un prétexte pour mettre en place des actions d’éducation de la population. La mairie réplique que ce sera bien le cas, dès la semaine prochaine.

Pour accompagner ce projet, la Ville réinstalle à partir du mercredi 17 juin 2020, une campagne d’affichage contre le racisme, qui "met à l’honneur différents portraits de citoyens, porteurs d’un message de promotion de l’égalité dans la diversité et le vivre ensemble", décrit la municipalité. Ces photos où l'on pourra lire "Moi différent ? #NonAuRacisme" seront affichées non loin de la statue de Modeste Testas, esclave déportée à Saint-Domingue par des Bordelais, inaugurée le 10 mai 2019 sur les quais rive gauche de la Garonne. Une façon de mettre en lien les différentes actions du "travail de mémoire" entrepris par la Ville, de la pose des premières plaques commémoratives sur les quais en 2006 à celles inaugurées ce 10 juin 2020. De la création des salles dédiées à l'esclavage et à la traite négrière au Musée d'Aquitaine en 2009, à l’installation des statues de Modeste Testas et de Toussaint-Louverture, homme politique abolitionniste et figure de l'émancipation des Noirs.

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Déjà exposée à l'occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale de 2019, grâce à un partenariat entre l'Unesco, la mairie de Bordeaux et la Coalition européenne des villes contre le racisme Eccar, cette campagne est ressortie des cartons pour "répondre à l'actualité" explique Marik Fetouh. "Elle avait beaucoup plu l'année dernière et vu les circonstances, nous voulions marquer le coup en réaffirmant la position de Bordeaux contre le racisme, en portant un message de tolérance dans la ville".

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