"Entre les Gilets jaunes et les mouvements écologistes, il y a des points de convergence "

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La colère des Gilets jaunes

INTERVIEW – Samedi, de nombreux Gilets jaunes ont pris part à la manifestations pour le climat. Le président de la Fondation Nicolas Hulot, Alain Grandjean, explique comment les deux mouvements peuvent s’entendre.

La journée du 16 mars a-t-elle montré que Gilets jaunes et écologistes peuvent se parler, voire s’entendre ? Pour Alain Grandjean, nouveau président de la Fondation Nicolas Hulot et associé-fondateur du cabinet Carbone4, les deux camps, parfois présentés comme antagonistes, ont des intérêts communs. Egalement membre du Haut conseil sur le climat récemment mis en place, il estime que la taxe carbone, comme toute politique de lutte contre le réchauffement, fait des gagnants et des perdants, et que les mesures d’accompagnement nécessaires peuvent être financées par le déficit budgétaire. 

Des Gilets jaunes et des militants écologistes ont défilé ensemble samedi. Est-ce la preuve que leurs revendications peuvent se rejoindre ? 

Alain Grandjean - Entre les Gilets jaunes et les mouvements écologistes, il y a des points de convergence. Le premier, c’est que les conséquences du réchauffement climatique seront beaucoup plus désagréables et violentes pour les populations défavorisées, qui ont moins de capacité d’adaptation. Si votre maison subit des dégâts, si votre zone d’habitation devient inondable, il est plus facile de déménager quand vous en avez les moyens. Deuxièmement : penser qu’on peut adopter des réformes fiscales ou réglementaires significatives, qui ont un effet anti-redistributif, sans prendre en compte ces populations défavorisées, c’est rêver en couleurs. 

C’est ce qui s’est passé avec la taxe carbone en France ?

Le raisonnement des économistes "mainstream", qui consiste à dire qu’il faut mettre un prix au carbone pour réduire la consommation d’énergie fossile, bute contre une réalité très simple : les gens ne veulent pas. Vous ne pouvez pas, dans nos pays, mettre en place des outils de lutte contre le réchauffement climatique sans penser à leurs conséquences sociales. 

Ces politiques de lutte contre le réchauffement ont-elles toujours des conséquences sociales ? 

La transformation nécessaire doit être forte et rapide. Elle fera donc des perdants et des gagnants, tant du côté du consommateur que du salarié. Prenons l’industrie automobile, par exemple : il va forcément y avoir de la casse parmi les garagistes, car les moteurs des voitures électriques demandent moins de réparations. 

A quelles conditions serait-il possible de rétablir la taxe carbone ?

Si l’Etat croit qu’il pourra se passer des mesures d’accompagnement de la transition énergétique, il se trompe. Aujourd’hui, il y a un consensus chez les économistes sur la nécessité de reprendre la hausse de la taxe carbone, mais aussi pour faire en sorte que la moitié de l’argent prélevé soit redistribué. Mais ce n’est pas le raisonnement budgétaire de l’Etat actuellement. Aujourd’hui, l’argent de la taxe carbone est majoritairement alloué au budget général, et il y a une convergence sociale et écologiste contre le gouvernement sur ce point. 

Faut-il alors demander aux plus favorisés de payer la transition énergétique ?

On peut aussi laisser filer le déficit budgétaire, qui est aujourd’hui à 3% du PIB. Les arbitrages budgétaires d’Emmanuel Macron en début de mandat avaient pour but de suivre la trajectoire européenne, qui consiste non seulement à limiter le déficit à 3%, mais aussi à le réduire de manière permanente afin que la dette publique passe sous les 60% du PIB. Comme notre dette publique atteint actuellement 100% du PIB, respecter cet objectif nous entraîne sur une trajectoire quasi infini de réduction des dépenses publiques. Sauf que cette limite de 60% est une vue de l’esprit qui n’est fondée sur aucun raisonnement économique. 

Sortir seul des critères de Maastricht, n’est ce pas prendre le risque d’affronter seul tous ses voisins européens ?

Il ne s’agit pas de sortir des traités européens, mais de faire jouer les marges d’interprétation prévues dans ces traités, notamment sur ce que signifie un déficit excessif. Si on le fait à l’italienne, en voulant imposer son budget à la Commission européenne, donc à ses voisins européens, ça ne va pas marcher. Il faut donc argumenter. Et les arguments sont qu’il y a consensus sur la nécessité de la lutte contre le réchauffement, qu’il y a consensus sur le besoin d’investissement en Europe, et qu’il y a consensus sur ce qu’est un bon investissement. 

Serait-il préférable de remplacer la taxe carbone, qui frappe plus durement les moins favorisés, par des quotas d'utilisation du carbone, qui s’appliqueraient également à tous ? 

C’est une proposition récurrente, mais je n’y crois pas une seconde. Le marché des quotas de CO2 existe déjà pour les grandes entreprises européennes, et ce qui a été le plus compliqué dans sa mise en place était l’allocation des quotas initiaux. Quand il y a des quotas, il faut allouer ces quotas en premier lieu. Nous n’avons pas réussi à le faire pour 11.000 sites industriels, alors pourrait-on y arriver pour tous les ménages en Europe ? Ces quotas devraient-ils prendre en compte le nombre d’enfants ? L’éloignement par rapport aux centres-villes ? Les dispositifs de quotas ont l’air efficaces quand ils sont installés, mais leur installation est infernale. 

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