"Se regarder dans le miroir et ne rien regretter" : des Gilets jaunes nous racontent pourquoi ils continuent

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La colère des Gilets jaunes

DÉTERMINATION - Gaylord, Laura et Lilian étaient présents dans les cortèges de Gilets jaunes samedi dernier. Plus de quatre mois après le début du mouvement, nous avons voulu savoir pourquoi ils continuaient encore les manifestations ou les blocages.

Le Grand débat national, les manifestations interdites et les 19 semaines de combat n’y auront rien changé. Selon le ministère de l’Intérieur, il y avait encore 40.500 manifestants en France ce samedi 23 mars. C’est près de 10.000 de plus que pour le précédent "acte". Gaylord, Laura et Lilian en faisaient partie. LCI a rencontré ces Gilets jaunes qui, même après plus de quatre mois, poursuivent la contestation. 

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Je n’arrêterai pas tant que le système politique ne changera pas- Gaylord, Gilet jaune

Dès le 17 novembre, Gaylord a investi le rond-point du péage de Chevillières. Peu à peu, le lieu a pris forme, avec "des planches pour éviter la boue", des bâches portant les revendications et même "un petit chauffage". "C’était un beau petit endroit", explique-t-il, ému. Il faut dire que la cabane a dû être évacuée début mars car elle se trouvait sur la propriété des autoroutiers de la Sanef. Mais s’il a perdu ce "lieu de réunion" devenu "un lieu de vie", il ne perd pas espoir. Au contraire. Selon lui, les récentes mesures prises par le gouvernement sont "contre-productives" et ne font qu’alimenter le feu de la contestation. "Ils font ce genre de choses en pensant nous essouffler, nous fatiguer, sauf qu’ils nous remontent à bloc", nous confie-t-il. 

Rapidement devenu l’une des figures historiques en Picardie, cet homme de 36 ans ne s'était pourtant jamais mobilisé de la sorte dans sa vie. Difficile pour lui de baisser les bras dans ces conditions. "Je pense à mes parents qui ont une petite retraite, à mon frère qui tient un bar et ne peut plus embaucher et à ma sœur, mère au foyer, obligée de se déplacer en voiture." Une forme de dévouement qui lui vient de ses occupations passées. Aujourd'hui en invalidité à cause d’une tumeur au cerveau, il exerçait dans le milieu associatif, où il s’occupait d’un club de foot. "Quand on est éducateur, on croise des gens qui vivent dans une misère pas possible. On a souvent la larme à l’œil." 

Ce désir d’aider les autres lui suffit-il à continuer de protester, chaque jour ? Gaylord répond sans une seconde d’hésitation : "Je n’arrêterai pas tant que le système politique ne changera pas." Dorénavant, il estime d'ailleurs que la lutte va bien au-delà de quelques manifestations : elle s’inscrit dans l’histoire. "Il faut que, plus tard, on puisse se regarder dans le miroir et ne rien regretter, dire qu’on a fait tout ce qu’on a pu." 

Telle fille, telle mère

Contrairement à Gaylord, Laura avoue de son côté qu’elle cessera un jour, lorsque les rues auront été désertées. Se disant elle-même "de nature pessimiste", cette femme de 29 ans pense que "tout s’arrêtera à un moment". Originaire des Hauts-de-Seine, elle est devenue Gilet jaune après un "constat très personnel". Alors que la trentaine approchait, elle raconte comment elle a eu un déclic après avoir fait "le bilan de [sa] vie". Et se rend compte qu’elle est toujours "en besoin de back-up financier" de la part de ses parents, malgré un Bac +5. Après son école de commerce et plusieurs années d'exercice professionnel, son salaire oscillait entre 1700 et 2000 euros mensuel, et ce même en étant employée dans "de grandes entreprises". 

Une amère désillusion face à des structures qui "se portent bien sur les marchés" sans "jouer la carte de l’emploi". "Nous, les jeunes, sommes pris dans un engrenage, nous sommes prêts à sacrifier un an ou deux pour avoir une belle étiquette sur le CV", regrette-t-elle. "On se dit toujours 'c’est mieux que rien'." Un constat qu’elle dresse pour toute sa génération, qui, déplore-t-elle, ne se mobilise pas. À l'image de ses proches, qu'elle décrit comme fatalistes. "Tout le monde se dit que c’est comme ça, qu’il n’y a rien à faire." 

Si, au départ, elle parlait beaucoup du mouvement autour d’elle, avec l’espoir que "la cause soit plus partagée", c’est moins le cas aujourd’hui. Mais la Gilet jaune présente chaque semaine dans les manifestations parisiennes a toutefois réussi un pari personnel : depuis le mois de janvier, sa mère l’accompagne tous les samedis dans les rues de la capitale. "Même si elle ne se reconnaissait pas dans la lutte contre la hausse des prix du carburant, elle est indignée par le marché du travail et les salaires qu’on nous propose."

Certains d’entre nous représentent ce qu’Emmanuel Macron avait promis- Lilian, Gilet jaune

Dans les cortèges parisiens, il y a également Lilian. Mais lui vient moins souvent. Originaire de la Réunion et vivant dans la capitale depuis dix ans, il est surtout actif lors des conférences et des débats. Ses principaux modèles sont Priscillia Ludosky, qu’il dépeint comme "la plus mesurée et la plus sensée" et l’avocat François Boulo. Les autres ? "Je n’ai pas temps pour les lives Facebook et je trouve qu’ils sont souvent dans une sorte de paranoïa."

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Ce que cet homme de 39 ans recherche dans ce mouvement est plutôt "l’éveil des consciences". Déçu par le monde syndical, il a trouvé quelque-chose d’autre chez les Gilets jaunes. "Je me suis dit : 'tiens, les Français relèvent la tête et réagissent'", nous explique-t-il, estimant qu’avant ça les citoyens "laissaient faire". Au-delà des taxes sur le carburant, de l'envie de plus de démocratie et d’un coup de gueule sur le pouvoir d’achat, Lilian voit dans cette contestation un bouleversement. "Avoir 300 euros de plus sur sa fiche de paye n’est plus la question." Ce qu'il veut c’est de "ne plus avoir honte de nos représentants". Ne plus être "dégoûté". Électeur de l'actuel président de la République lors des deux tours de l'élection en 2017, il va même plus loin. "Certains d’entre nous représentent ce qu’Emmanuel Macron avait promis", à savoir "changer le vieux système".

Ils continuent, malgré les violences

Selon lui, il est à présent trop tard pour faire marche arrière. Ses compagnons de lutte ont "secoué la fourmilière", il faut maintenant "continuer à agiter tout ça pour que ça se réveille." "On arrêtera quand il y aura une réelle prise de conscience, quand on nous dira qu’on a raison." Sur la forme, cet ancien assistant de direction en pleine reconversion trouve cependant les manifestations "lassantes". Comme Priscillia Ludosky, qui fut à l’initiative de la première pétition contre la hausse des prix du carburant, il veut désormais d’autres formes d'action. Ce week-end, il rejoindra les rangs de l’association Agir Contre la Torture des Animaux (ACTA) pour dire non à la chasse à courre et compte participer à plusieurs débats de Gilets jaunes. Il ne reviendra dans les cortèges parisiens qu’en avril. 

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Laura et Gaylord continueront, eux, à être présents dans la capitale. Les heurts qui émaillent des "actes" ne leur font pas peur. Au contraire, ils la voient comme une arme. La commerciale, témoin d’un "essoufflement" avant le 18e samedi, salue même un regain de mobilisation lors de cet événement "très dur". Bien qu’elle soit "contre" les dégradations, assurant qu’elle ne provoquera jamais une casse, elle juge qu'"une lutte sans violence ne sert à rien", faisant valoir que "le gouvernement a commencé à plier quand il y a eu des détériorations". Un point de vue partagé par Gaylord, qui, s'il pense aux personnes victimes des casses, que la situation "embête", rejette la responsabilité sur le gouvernement. "Dès qu’il n’y a pas de casse il [Emmanuel Macron] nous ignore."

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