Gilets jaunes : comment expliquer le "fantasme" de l'armée au pouvoir ?

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INTERVIEW - Le mouvement des Gilets jaunes a mis en lumière la demande chez certains Français de voir l'armée jouer un rôle politique, et la volonté chez certains anciens généraux d'intervenir dans la sphère publique. Mais pour le politologue Jean Joana, spécialiste de l'armée, prêter des intentions politiques à l'armée est un "fantasme".

L'actualité récente, notamment le mouvement des Gilets jaunes et le vote du Pacte de Marrakech à l'ONU, ont remis à l'ordre du jour le vieux débat sur l'opportunité d'avoir des militaires aux commandes de l'État. C'est ce qu'aimerait une fraction minoritaire de la population, comme le montre chaque année le baromètre Cevipof de la confiance politique. 


Cette enquête montre que l'armée, encore plus que la police, bénéficie depuis plusieurs années d'un niveau de confiance très élevé, comparable à celui des hôpitaux ou des PME. Elle montre aussi que, depuis 2015, environ 15% des Français sondés dit souhaiter que "l'armée dirige le pays". Illustration récente, le Gilet jaune médiatique Christophe Chalençon a réclamé la démission du gouvernement  et la nomination du général de Villiers à sa place.

Ce dernier, qui a démissionné de son poste de chef d'État-Major des armées en juillet 2017, a depuis écrit plusieurs livres et donné quelques conseils politiques, tout en affirmant ne pas avoir d'ambition dans ce domaine. Mais d'autres anciens de l'armée n'ont pas un discours aussi policé. Quatorze généraux à la retraite ont en effet écrit une lettre au Président, s'opposant à la signature du Pacte de Marrakech. Parmi eux, on compte le général Christian Piquemal, radié de l'armée après avoir participé à une manifestation anti-migrants non-autorisée à Calais en 2016, ainsi que le général Didier Tauzin, qui a soutenu le premier, avant d'échouer à se présenter à l’élection présidentielle de 2017, puis d'inviter Emmanuel Macron à "partir" en pleine crise des Gilets jaunes.


Pour Jean Joana, professeur des universités en science politique à Montpellier 1 et spécialiste des relations entre militaires et civils, ces actualités ne montrent pas que l'armée ambitionne de sortir de son rôle, ni que les Français l'accepteraient.



LCI : Ces récentes initiatives signifient-elles que des éléments de l'armée aient encore pour objectif de prendre le pouvoir ?

Je ne le pense pas. Je crois que les interventions qui ont été faites par ces généraux à la retraite montrent qu'un sentiment s'est installé sur le long terme, depuis la professionnalisation de l'armée en 1996 : le sentiment que l'armée est en marge de la société, et que les Français ont une fausse image de l'armée. Les interventions du général De Villiers mettent par exemple l'accent sur les besoins matériels de l'armée. Mais prêter à des éléments de l'armée des intentions politiques ou séditieuses me paraît relever du fantasme. Le général Piquemal est très marginalisé et a quitté l'armée depuis un certain temps. Je ne pense pas qu'il soit représentatif de grand-chose dans l'armée. Peut-être qu'on aime bien se faire peur avec ces choses là en démocratie. D'ailleurs, ce débat est déjà arrivé dans d'autres pays. Par exemple, les États-Unis ont été confrontés à cette crise des relations civils-militaires dans les années 1990.


Comment juger des opinions politiques des militaires ?

L'armée reste une institution conservatrice, où les gens de droite sont plutôt majoritaires, et où les gens d'extrême droite sont présents. Mais ça ne veut pas dire qu'ils sont majoritaires ou que les militaires soient prêts à franchir le pas d'un rôle politique.

Nous avons une vision un peu enchantée du service national, mais à l'époque il nuisait plutôt à l'image de l'arméeJean Joana

Pourquoi une partie de la France souhaite que l'armée accède au pouvoir ?

Depuis les années 1990 et la professionnalisation, l'armée a une image positive parmi la population. Les enquêtes montrent que l'armée arrive en tête des institutions qui inspirent le plus confiance. Nous avons une vision un peu enchantée du service national, mais à l'époque il nuisait plutôt à l'image de l'armée. Depuis cette époque, on ne voit plus de l'armée que ses aspects les plus professionnels, quand elle intervient en opérations extérieures. L'antimilitarisme qui existait du fait du service militaire a quasiment disparu.


Peut-on en déduire que la population attend de ses dirigeants qu'ils adoptent les qualités supposés des militaires, comme le courage, la réputation d'incorruptibilité, le sens du sacrifice ?

Oui. Ce sentiment de confiance prend place dans un contexte de rejet du personnel politique, comme le montre l'appétence récente pour le référendum d'initiative citoyenne. Mais je ne pense pas qu'au sein de l'armée, on trouve des gens qui soient prêts à profiter de ce genre d'appel pour intervenir en politique. Ni les cadres militaires, ni les cadres politiques ne réclament une telle chose.

Si ça n'a pas marché en 1961, je ne crois pas que ça réussirait en 2018.Jean Joana

Les relations entre l'armée et le pouvoir civil ont-elles évolué depuis la tentative de putsch contre De Gaulle en 1961 ?

Oui, il y a eu une évolution. Il ne faut pas oublier que la Ve République a été crée dans un contexte de pression de l'armée sur les autorités civiles, illustré par la tentative de putsch de 1961. Mais cette tentative, qui a duré quelques jours, a échoué à l'époque, car les travaux montrent qu'un putsch militaire réussit quand il y a des civils qui sont prêts à le soutenir. Pourtant, dans la société française de l'époque, on trouvait une frange qui soutenait cette idée, notamment chez les pieds-noirs. Mais ça n'a pas été suffisant et les militaires ont été rapidement obligés de revenir à la raison. Si ça n'a pas marché en 1961, je ne crois pas que ça réussirait en 2018.

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