Horaires extrêmes, temps partiel subi : la galère au quotidien des agents de nettoyage

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EMPLOI - Temps partiel subi, horaires décalés, cumul d’emplois… Le secteur du nettoyage sera l’un des plus pourvoyeurs d’emplois d’ici 2022. Pourtant, il souffre toujours de conditions de travail difficiles et peu flexibles. Malgré des chartes de bonne conduite restées sans effet.

"Cela fait 20 ans et j’ai toujours jonglé entre des boites d’intérim et des contrats de nettoyage." Depuis un an, Céline ne fait plus que 5 heures de ménages par semaine. Et son CDI ne change rien à sa situation : l’entreprise qui l’emploie a perdu l’un de ses clients les plus importants. Pour pallier le manque de revenus, cette quadragénaire passe désormais la majorité de son temps à l’usine, près de Niort (Deux-Sèvres), où elle occupe un poste de manutentionnaire. Un contrat d’intérim de 38 heures par semaine. Ses deux emplois mis bout à bout, Céline touche 1 960 euros brut chaque mois. Son quotidien est chargé, cette dernière l’admet bien volontiers mais ne se plaint pas, "c’est le métier qui veut ça". "J’embauche à l’usine à 4h54 et je termine à 13h12 lorsque je fais des ménages l’après-midi. Sinon, je travaille toute la journée à l’usine."

Céline n’est pas un cas isolé. Dans le secteur du nettoyage qui emploie près de 520 000 salariés, rares sont les emplois à temps plein. "Il y a une précarité particulière qui touche ce milieu, puisqu’il y a des CDI mais à temps partiel", explique la sociologue Cristina Nizzoli, spécialiste du secteur. En effet, les contrats à temps partiels représentent 3 contrats sur 5, selon des chiffres de la Fédération des entreprises de propreté (FEP), "Et qui dit temps partiel, dit salaire partiel, ce qui oblige à cumuler plusieurs emplois", poursuit la sociologue. Jongler entre deux emplois radicalement différents, comme Céline, mais aussi entre plusieurs missions de nettoyage dans la même journée. 

Des horaires décalés qui supposent de s'adapter

Pendant plus de trois ans, Sara (le prénom a été modifié), 38 ans, a travaillé dans des bureaux et des chambres d’hôtel à Lyon pour joindre les deux bouts. "Je faisais des bureaux de 6h à 8h, puis dans un hôtel comme femme de chambre de 9h à 15h. Le soir, je faisais aussi quelques heures jusqu’à 20h ou 21h pour arriver à un temps plein." Aujourd’hui, Sara a réussi à obtenir un contrat à temps plein. Elle travaille de 10h à 17h sur un site pharmaceutique pour le Smic. "Ma fille avait 7 mois lorsque j’ai négocié auprès d’Onet Services (son employeur, NDLR). Comme ils avaient besoin de personnel, ils ont accepté mais j’ai droit à des reproches. Dès que je fais une réclamation, on me dit : "Vous avez des horaires à la carte". Donc je ne peux rien demander." 

Par "horaires à la carte", il faut entendre horaires de journée, très convoités dans le milieu. S’il existe des secteurs où le travail se déroule essentiellement le jour, comme la santé ou l’hôtellerie, la plupart des autres missions ont lieu tôt le matin ou tard le soir. Et pour cause, les services de nettoyage dans les entreprises s’effectuent en marge des horaires classiques des employés. Et les bureaux représentent 40 % de l’activité du nettoyage, d’après les données de la FEP. 

"On ne fait pas dans le social"-

Commencer tôt et finir tard, travailler le week-end ; voilà le quotidien de bon nombre d’agents de ménage. Un rythme de travail qui suppose d’être véhiculé, ou bien d’être très débrouillard. "Au niveau des transports, c’était compliqué", confirme Sara qui se souvient de ses réveils matinaux. "Des amis me conduisaient ou mon mari me déposait." Céline, elle, préfère rester toute la journée à Niort plutôt que de faire des allers-retours en permanence. "Si je rentre chez moi à chacune de mes pauses, je fais le plein d’essence toutes les semaines. Ce n’est pas possible."

Pour Nadine Herrero, présidente de l’Association des accidentés de la vie (FNATH), ce travail effectué à la marge participe au phénomène d’invisibilité des agents de nettoyage. "Ce sont des personnes isolées, qui travaillent seules sur les chantiers. C’est une vraie source de stress psychologique." Ce stress, Sara ne l’a plus depuis six ans, ou moins en tout cas. "Je vois la différence avec mes horaires d’avant. Je prends mon temps le matin, j’emmène ma fille à l’école, je pars travailler, et je vais la chercher le soir." Dans le secteur du nettoyage, la grande majorité des salariés sont des femmes âgées de plus de 40 ans. Il leur faut concilier horaires contraignants et vie familiale. "Je n’ai pas d’enfants", confie Céline, "mais une collègue a des enfants en bas âge. Cela lui pose énormément de problèmes et notre employeur lui a dit une fois : "On ne fait pas dans le social."

Des chartes de bonne conduite... non contraignantes

D’ici 2022, le secteur du nettoyage va être confronté à de nombreux départs à la retraite et ainsi devoir répondre à un besoin important de main d’œuvre. Face à ce défi, certains acteurs s’organisent pour rendre ces métiers plus attractifs. Depuis dix ans, la Fédération des Entreprises de Propreté (FEP) mène une campagne de promotion des horaires en journée et du temps continu auprès de ses clients. Comme le décrit Philippe Jouanny, "les horaires décalés ne sont pas choisis par nous, les entreprises mais par nos clients. Ce sont eux qui nous imposent les horaires d’intervention des agents." Ainsi, des chartes de "bonne conduite" sont signées un peu partout en France depuis 2009, mais sans aucune portée contraignante. "Nous sommes extrêmement déçus", confie le président de la FEP. 

Depuis cet été, le gouvernement tente de s’emparer du sujet, mais sans aucune promesse de changements notables pour les employés de nettoyage. Mi-juillet, Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité femmes-hommes, a réuni des syndicats patronaux pour discuter égalité salariale et conditions de travail. Philippe Jouanny était présent. "En réalité, le sujet des horaires a été très peu évoqué. La réunion a toutefois été utile, nous avons demandé à la ministre de nous aider à promouvoir les horaires en journée." De son côté, le cabinet de Marlène Schiappa a confirmé que des consultations étaient déjà menées, sans préciser la nature des discussions, ni un quelconque calendrier. 

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