Inondations meurtrières : la France tire-t-elle les leçons des drames à répétition ?

Social
CLIMAT - Après les crues meurtrières dans l'Aude, la France doit-elle améliorer la prévention contre les inondations ? Des élus locaux contactés LCI pointent la vulnérabilité du territoire face à l'augmentation des phénomènes climatiques extrêmes et le manque de volonté politique pour s'y préparer.

Les Français sont-ils condamnés à revivre de plus en plus régulièrement des événements climatiques meurtriers ? Avant les inondations dans l'Aude, qui ont fait 14 morts en octobre 2018, les exemples de catastrophes semblables ne manquent pas : 20 morts dans les crues qui ont touché les Alpes-Maritimes en 2015, 17 victimes lors d'une série d'inondations dans les régions méditerranéennes en 2014, 26 morts dans le Var en 2010. 24 morts dans le Gard, l'Hérault, la Lozère et le Vaucluse en 2002...


La France est-elle suffisamment préparée à ces crues ? Malgré des améliorations depuis les années 2000, la politique de prévention est jugée sévèrement par plusieurs élus locaux, contactés par LCI. Les indices scientifiques convergent pourtant pour affirmer que ces épisodes de pluies extrêmes seront de plus en plus fréquents, notamment autour de la méditerranée, comme le résument plusieurs chercheurs dans The Conversation

Dès le lendemain de la catastrophe qui a touché l'Aude, de nombreux spécialistes ont évoqué le rôle de l'aménagement du territoire dans l'augmentation des risques. La géographe Magali Reghezza-Zitt rappelle notamment dans Le Monde qu'après plusieurs décennies d'urbanisation accélérée, un quart des Français vivent en zone inondable, et qu'il est illusoire de vouloir déménager tout le monde.


"Hier, on se disait dit qu'il ne fallait plus construire en zone inondable. Maintenant, on se demande ce qu'on doit faire dans les zones inondables déjà bâties", nous explique André Viola, le président (PS) du conseil départemental de l'Aude. Pour lui, "le département a pris la mesure de l'enjeu après les inondations de 1999, qui ont causé 35 morts". Pourtant, admet-il, le bilan humain de la récente crue aurait pu être autrement plus lourd : "si elle avait eu lieu en journée, de nombreuses personnes auraient été piégées sur les routes".

Il faut investir plus dans la prévention, mais les élus qui le feront peuvent mettre en péril leur réélectionAndré Viola

"On n'est pas meilleurs que les autres dans le département, mais on a l'expérience de 1999, ça nous a sensibilisés", poursuit André Viola, tout en rappelant le dilemme auquel les élus sont confrontés : "Il faut investir plus dans la prévention, mais ça se fait au détriment d'autres dépenses, donc ceux qui le feront peuvent mettre en péril leur réélection." À ses yeux, ces dépenses de long terme doivent être exclues du calcul du déficit selon les critères européens.


André Viola affirme par ailleurs avoir obtenu d'Emmanuel Macron, lors de sa venue dans le département, que les aides à la reconstruction des bâtiments puissent être versées même si la reconstruction ne se fait pas en l'état et au même endroit. Interrogé sur les causes profondes de ces catastrophes dans La Dépêche du Midi, le président de la République a promis de "tirer les conséquences" de ces événements et souhaite "construire, ensemble, une société de la vigilance". Mais sans "faire le procès de qui que ce soit". Quant à Frédéric de Lanouvelle, le porte-parole du ministère de l'Intérieur, il a évoqué sur LCI la nécessité de "reconstruire en pensant l'adaptation de notre urbanisme à ces phénomènes climatiques".

Joint également par LCI, le conseiller régional Jean-Luc Bergeon, en charge de la prévention des inondations en Occitanie, confirme la nécessité d'effectuer un "travail sur la mémoire et la culture du risque" et rappelle que "70% des épisodes de pluie extrêmes sont concentrés sur la région". Pour autant, même s'il prévient que "le risque zéro n'existe pas", l'élu appelle à "faire des choix politiques courageux" et s'inquiète de la "baisse de crédits pour des agences de '’eau, qui sont des partenaires historiques pour la prévention".

Qu'ont fait les autorités après les précédents inondations ?

Cette "société de la vigilance" voulue par Macron n'aurait-elle pas due être mise en place après les précédentes inondations meurtrières ? LCI a posé la question à Olivier Audibert-Troin, le président de la communauté d'agglomération de Draguignan (Var) et du syndicat mixte de l'Argens, qui regroupe toutes les communes situées dans le bassin versant de l'Argens. La crue de ce fleuve en 2010 avait tué 26 personnes et causé un milliard d'euros de dégâts.


Après ces inondations, les élus locaux et l'État ont signé un contrat pour cofinancer à 50/50 un "Programme d'action de prévention des inondations" (Papi), qui consiste à investir 96 millions d'euros entre 2016 et 2022 pour construire des aménagements permettant de limiter les effets des crues. "C'est le troisième Papi le plus important de France, le premier étant celui de la région parisienne", indique Olivier Audibert-Troin. Un deuxième plan doit même suivre après 2022, "pour un montant supérieur à 100 millions d'euros".

Si des inondations comparables à celles de 2010 avaient lieu aujourd'hui, nous ne serions pas en sécuritéOlivier Audibert-Troin

Pourtant, admet Olivier Audibert-Troin, "si des inondations comparables à celles de 2010 avaient lieu aujourd'hui, nous ne serions pas en sécurité, et la population doit le savoir". Et d'ajouter : "Même quand les Papi seront terminés, il y aura quand même des inondations." Pour le président de cette communauté de communes très exposée, "on ne peut pas en quelques années rattraper les retards d'aménagement qui n'ont jamais été comblés". Impossible également de "déplacer la totalité de la population qui vit en zone inondable", sauf à "créer des villes fantômes", argue l'élu.


Comme ses homologues de l'Aude, il estime que la solution miracle n'existe pas. Lui aussi appelle à "construire des territoires résilients" et "retrouver la mémoire collective et les bons réflexes" qui permettent de limiter les dégâts humain et matériels en cas de crue. Mais contrairement à ses homologues, l'élu de l'agglomération de Draguignan ne pense pas que le problème provient d'un manque de moyens financiers.


Ce que dénonce Olivier Audibert-Troin, ce sont les délais administratifs qui ralentissent la réalisation des aménagement. "C'est ubuesque : une fois les travaux validés une première fois par les services de l'État, nous avons été contraints d'envoyer un dossier d'autorisation environnemental (DAE) au ministère de l'Écologie. Un dossier de 1500 pages pour un seul ouvrage, et on nous dit que la réponse du ministère arrivera dans 12 à 18 mois. Les populations ne comprennent pas ce délai alors que l'on a l'argent et que l'on sait ce qui est nécessaire."

Bien plus de réparations que de prévention

Après les inondations meurtrières de 2010 dans le Var, le sénateur du département Pierre-Yves Collombat a rédigé un rapport parlementaire sur la prévention des inondations. Il avait notamment observé que la France dépense plus pour réparer les dégâts des inondations (1,2 milliard d'euros par an en moyenne à l'époque) que pour prévenir ces inondations (250 à 300 millions d'euros annuel de travaux d'aménagement). Il avait ensuite fait adopter plusieurs amendements dans une loi de 2013, permettant notamment aux intercommunalités de prélever une taxe pour investir dans la prévention contre les inondations. 


Le sénateur salue d'ailleurs l'action de certaines municipalités, comme Sommières, dans le Gard. Très durement touchée par la crue du Vidourle en 2002, "la ville a parfaitement adapté ses constructions : par exemple, les ordinateurs ou les blocs opératoires ne sont plus dans les sous-sols des bâtiments. Désormais, après une grosse inondation, il suffit de nettoyer et la vie repart". Mais toutes les zones à risque ne se sont pas si bien adaptées. "Je pensais que tout le monde allait se lancer, mais non", regrette le parlementaire, rappelant que la loi adoptée en 2013 n'a été mise en application qu'en 2018, après plusieurs reports.

Si l'on ne fait pas des investissements sur le long terme, ça va coûter très cherPierre-Yves Collombat, sénateur du Var

"Il faut réaliser que si l'on ne fait pas des investissements sur le long terme, ça va coûter très cher", prévient Pierre-Yves Collombat. "Les électeurs doivent aussi prendre leurs responsabilités : on ne peut pas reprocher à un maire de mettre en place une nouvelle taxe puis lui reprocher de n'avoir rien fait une fois qu'il y a des inondations." En bref, estime-t-il, "c'est aussi une histoire de volonté politique".


L'élu dénonce le "spectacle permanent" que représentent les déplacements présidentiels sur les zones sinistrées, et prend exemple sur les Pays-Bas, qui ont lourdement investi dans la prévention à partir des années 1950, "après avoir connu des inondations catastrophiques ayant causé plus de 2000 morts". Il espère que la France ne connaîtra pas un pareil drame avant de lancer les actions nécessaires. Et rappelle qu'il n'y a pas que le pourtour méditerranéen qui est exposé : "En région parisienne, une crue comparable à celle de 1910 causerait 30 à 40 milliards d'euros de dégâts, sans parler du coût humain."

En vidéo

A quoi ressemblerait Paris si la Seine montait à 8.62 mètres comme en 1910 ?

Comme le montrent les images ci-dessus, l'institut d'aménagement et d'urbanisme (IAU) avait imaginé il y a quelques mois à quoi ressemblerait la capitale française si une crue semblable à celle du début du XXe siècle venait à se reproduire. Le résultat est stupéfiant.

Tout savoir sur

Tout savoir sur

L’Aude frappée par des inondations meurtrières

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter