Abus sexuels dans l'église catholique : "des témoignages nombreux mais insuffisants au regard de l’ampleur", selon le président de la commission d'enquête

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COMMISSION INDÉPENDANTE - La CIASE, commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Eglise avait lancé un appel à témoignages en juin dernier. Quelques mois après ce premier appel, son président, Jean-Marc Sauvé, détaille les contours de sa mission et évoque le tour de France que les membres de la commission vont entamer dans les prochaines semaines pour aller à la rencontre des victimes et les écouter.

A l'automne 2018 et après plusieurs scandales, l'épiscopat français avait demandé la création d'une commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Eglise catholique, pour faire toute la lumière sur les faits commis par des clercs ou des religieux sur des mineurs et personnes vulnérables, des années 50 à nos jours. Cette commission, la CIASE, est composée d'une vingtaine de membres et présidée par Jean-Marc Sauvé, ancien vice-président du Conseil d'Etat. Elle se veut pluridisciplinaire : du recueil de témoignages à l'analyse de ceux-ci en passant par l'évaluation des mesures prises par l'Eglise catholique. 

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Ces témoignages sont nombreux mais clairement insuffisants au regard de l’ampleur prévisible des abus sexuels sur une période de 70 ans- Jean-Marc Sauvé, président de la CIASE

LCI : Un an après la décision de la mise en place de cette commission, quel premier bilan tirez-vous ?

Jean-Marc Sauvé, président de la CIASE : Nous avons à la fois lancé un appel à témoignages, le 3 juin et commencé l’audition des victimes qui souhaitent être entendues. Nous avons reçu, à ce jour, 2500 signalements. Ils émanent de la totalité du territoire national même si nous devons faire un effort particulier sur les Outre-mer. Parmi les 2500 signalements, nous en avons 34% qui émanent des gens âgés de 71 ans et plus, et 51% qui ont 51 à 70 ans. 85% des victimes ont 51 ans et plus. 

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LCI : 2500 signalements en quatre mois, c'est beaucoup... 

Jean-Marc Sauvé, président de la CIASE : Ces témoignages sont nombreux mais ils sont clairement insuffisants au regard de l’ampleur prévisible des abus sexuels sur une période de 70 ans. Il est certain que le problème est plus large. Les personnes qui ont reçu une éducation catholique, qui sont allées au catéchisme ou qui ont fréquenté un établissement d’enseignement catholique (école, collège, lycée), un mouvement de jeunesse catholique (colonies de vacances, scouts…), représentent deux tiers de la population française de plus de 18 ans. Cela veut dire plus de 40 millions de personnes. Ces 2500 signalements ne sont donc qu’une petite partie des abus : cela veut dire que cet appel n’a pas encore été entendu dans les divers milieux de la société française. Nous voulons par conséquent convaincre les hommes et les femmes abusées de se faire connaître, ils peuvent faire entendre leur voix et nous sommes là pour les écouter.

Des faits obligatoirement signalés aux parquets

LCI : Comment se passent les auditions des victimes ? 

Jean-Marc Sauvé, président de la CIASE : Pour réaliser ces auditions de victimes, nous avons fait le choix de former des comités restreints composés de deux ou trois personnes, plus un preneur de notes qui fait le compte-rendu. Parmi les écoutants, figure toujours un psychologue, un psychiatre et un psychanalyste, homme et femme, et les auditions se déroulent dans un cadre aussi neutre que possible. Nous faisons ainsi beaucoup d’auditions à la Maison du barreau de Paris. Nous prenons tout le temps nécessaire, la personne entendue peut parler, s’exprimer librement et vraiment raconter son parcours. 

Si elle a besoin de s’arrêter, elle s’arrête. Il y a des pauses, des moments de silence qui peuvent être très durs. Nous ne sommes pas là pour brutaliser ces personnes, mais prendre le temps de les écouter et leur permettre de s’exprimer. A la fin, nous leur posons quelques questions pour bien saisir les points-clés de leur expérience de victime. 

Au-delà du numéro de téléphone de France Victimes et du questionnaire qui sont diffusés, nous voulons faire comprendre aux victimes qu'elles ont aussi une commission pour les entendre. Les personnes que nous entendons ont subi des abus souvent très graves : il est important de veiller à ce que leur parole puisse s'exprimeret de comprendre pourquoi elle a pu être aussi longtemps retenue et, jusqu’à quelle profondeur. Et lorsque ces affaires ont été portées à la connaissance l’Eglise, qu’a-t-elle fait ?  Est-elle restée silencieuse ? Y a-t-il eu des mutations discrètes ou, le cas échéant, des signalements aux parquets ?

LCI : Avez-vous signalé certains faits à la justice ?

Jean-Marc Sauvé, président de la CIASE : Oui. Nous avons fait des signalements aux parquets parce que la loi, exactement l’article 434-3 du code pénal, nous oblige, sous peine de sanction pénale, à porter à la connaissance de la justice, des crimes ou des délits commis sur des mineurs ou des personnes vulnérables. Pour l’heure, nous avons fait une quinzaine de signalements, mais nous en ferons davantage. Ce n’est pas un objectif ; c’est une obligation légale. 

C’est massivement de la pédophilie- Jean-Marc Sauvé, président de la CIASE

LCI : Avez-vous eu des retours de victimes qui vous ont parlé ? Se sont-elles senties soulagées ou prises dans un engrenage qui n’allait peut-être pas s’arrêter de suite, s’il y avait un signalement au parquet ? 

Jean-Marc Sauvé, président de la CIASE : Il est difficile de généraliser mais les retours que nous avons reçu des victimes entendues sont en général empreints d'une grande reconnaissance. Ce sont des mots très personnels, très touchants disant que pour la première fois depuis trente ou quarante ans, elles ont pu parler de ce qui leur est arrivé à des personnes vraiment disponibles pour les écouter et attentives. Parfois, elles racontent qu'elles avaient déjà fait l’effort de raconter leur histoire, mais à des gens qui n'avaient pas le temps, ou n’étaient pas intéressés. Honnêtement, c’est très émouvant. 

D’autres personnes ne nous ont rien dit et pour autant, peuvent éprouver un sentiment de gratitude, c’est évident. Ce qui est aussi très clair, c’est que nous sommes conscients, grâce aux psychiatres et psychologues de la commission, des effets potentiellement perturbateurs d’une prise de parole qui n’est pas recueillie dans des conditions adéquates. C’est la raison pour laquelle, nous ne voulons pas exposer les victimes et nous sommes très attentifs à leur accompagnement.

 C’est pour cette raison que la commission a choisi le réseau de France Victimes, comme première porte d'accueil des victimes. D'ailleurs, 39% des appelants demandent à être mis en relation avec des associations d’aide aux victimes pour pouvoir ensuite être guidés conseillés, ou aidés, sur le plan médical ou juridique. 

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LCI : Peut-on dresser un profil-type des personnes qui ont été victimes ? 

Jean-Marc Sauvé, président de la CIASE : A l'heure actuelle, c'est prématuré. Mais pour l’essentiel, 87% des personnes étaient mineures au moment des faits. Les 13% restants, étaient majeures mais vulnérables. Parmi les mineurs, il y a presque autant de personnes qui avaient 10 ans et moins à l’époque des faits que 11 ans et plus. Ce qui est frappant c’est qu'il y a assez peu de personnes âgées, au moment des faits, de 14 à 18 ans. En l'état, la grande majorité des victimes ont été agressées alors qu'elles avaient entre 6,7 et 13 ans.

LCI :  On parle donc de pédophilie… 

Jean-Marc Sauvé, président de la CIASE :  Oui, c’est massivement de la pédophilie. Lorsqu'il s'agit d'adolescents, ce sont nettement plus des femmes que des hommes. Avant l'adolescence, les victimes sont en majorité écrasante, des garçons. Mais ces données sont encore très provisoires et pourront évoluer.

La commission va faire un tour de France pour aller à la rencontre des victimes

LCI :  Vous allez entamer un tour de France, dans quel but ? 

Jean-Marc Sauvé, président de la CIASE : Nous voulons faire entendre et comprendre que notre commission a été créée pour recueillir la parole des victimes. Nous voulons pour cela nous adresser à un autre public que celui des médias nationaux. 

Nous allons par conséquent rencontrer les médias régionaux pour parler de notre commission et rendre compte des travaux. Notre but est aussi de faire sur place, des auditions de victimes originaires de la ville ou de la région où nous nous rendons. Des victimes qui ne peuvent pas se déplacer, en raison de leur âge, notamment. Lorsque nous entendons les victimes à Paris, nous remboursons certes les frais de voyage. Mais parfois, certaines personnes âgées ne peuvent se déplacer. Ce sera l’occasion pour nous d'aller au devant d'elles dans leur ville. 

La libération de la parole

LCI : La parole des victimes se libère de plus en plus dans la société, est-ce que cela veut dire qu’elle va se libérer de plus en plus concernant ces abus ? 

Jean-Marc Sauvé, président de la CIASE : Nous sommes entrés dans un cycle nouveau, où le regard que nous portons sur les victimes n’est plus le même : notre attention et notre vigilance sont beaucoup plus grandes. Il y a une évolution sociale, profonde et silencieuse, qui s’est produite et se poursuit. Elle conduira dans les familles, à l'école, dans les mouvements de jeunesse, dans les clubs sportifs, à une libération croissante de la parole. La société qui ne voulait pas voir et entendre les victimes, les considère désormais. 

Ce que l’on voit dans l’Eglise catholique c’est un segment d’un sujet plus vaste et plus profond. Nous serons plus documentés sur le sujet en 2021 mais à ce stade, on estime que les ¾ des abus sexuels sont commis dans le cadre familial. En tout cas, je suis convaincu, et c’est ce qui est le plus éprouvant dans ma mission : les abus sexuels sont épouvantables et engendrent souvent les conséquences très graves sur le long terme. Ces abus brisent ou bouleversent des vies. 

LCI : Que voulez-vous dire aux victimes qui n’ont pas ou n’osent pas témoigner ? 

Jean-Marc Sauvé, président de la CIASE : Nous publions sur notre site des paroles de victimes, pour que les personnes puissent se reconnaître dans les histoires qui sont portées à notre connaissance et qu’elles soient convaincues que nous sommes là pour les écouter et entendre leur parole. 

Si vous souhaitez témoigner, des écoutants seront à votre écoute au 01 80 52 33 55, 7 jours sur 7 et de 9H à 21H. 

Vous pouvez également contacter la CIASE par mail : victimes@ciase.fr

Ou par courrier :

Service CIASE – BP 30132 –

75525 Paris cedex 11 

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