"L'allocation" pour les victimes d'abus sexuels dans l'Eglise : "Une manière de se donner bonne conscience"

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ECLAIRAGE - La conférence des évêques de France se tient à Lourdes, jusqu'au 10 novembre prochain. Les hommes de foi vont notamment débattre des modalités d'une "allocation de reconnaissance de la souffrance vécue" pour les victimes d'abus sexuels dans l'Eglise y compris pour celles dont les faits sont prescrits. Le terme même d'"allocation" est loin de satisfaire les victimes.

Les choses avancent, à petits pas, mais est-ce suffisant ? Les évêques de France sont réunis à Lourdes, pour la Conférence annuelle des évêques, au cours de laquelle divers sujets seront discutés par les hommes d'église en assemblée plénière. Parmi ces sujets, et dans la continuité de la décision prise l'année dernière, de mettre en place une commission d'enquête sur les abus sexuels dans l'Eglise (CIASE), la question de l'indemnisation des victimes et de leur reconnaissance en tant que telles. Les évêques seront amenés à se prononcer sur son principe et ses modalités d'attribution samedi 9 novembre. 

Si l'épiscopat ne parle pas d'indemnisation en tant que telle mais d'une "allocation de reconnaissance de la souffrance vécue", il s'agira d'un "geste financier" de l'Eglise en direction des victimes de ces abus. D'après Thierry Magnin, porte-parole de la Conférence des évêques de France (CEF) ce "geste" pourrait être mis en place courant 2020.  Elle ne serait pas "une indemnité" mais un "forfait, dont le montant fait partie des discussions". Mais la terminologie de ce geste, ses modalités d'attribution ainsi que son calendrier, posent questions, pour des associations de victimes. 

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Cela n'a l'air de rien comme débat mais derrière c'est toute la reconnaissance de la responsabilité morale de l'Eglise que cela remet en cause- François Devaux de l'association La Parole Libérée

Pour le moment, l'épiscopat se refuse à utiliser le terme d'indemnisation et parle d'"allocation", de "geste financier". Pour France Victimes, dont le réseau a été missionné par la CIASE pour recueillir la parole des victimes, la Conférence des évêques de France (CEF) va devoir "clarifier précisément ce dont il s'agit". Des questions sont d'ores et déjà soulevées par cette terminologie et les réponses, ne sont pour le moment pas connues. 

"Quelle sera la nature juridique de la somme qu’ils souhaitent allouer ? Une somme forfaitaire ? Une somme qui sera déterminée en fonction du préjudice ? Un don de la CEF ? Une avance sur indemnisation ? Une aide ponctuelle, sociale, que l’Eglise souhaite faire auprès des victimes pour palier je ne sais quelle conséquence ?" s'interroge Olivia Mons, porte-Parole de la Fédération France Victimes. 

François Devaux, de l'association La Parole Libérée estime que l'Eglise catholique se livre à un jeu pervers sur ce point. "Ils sont très rigides sur ce terme d'indemnisation. Ils ne veulent absolument pas que ce terme soit utilisé. Cela n'a l'air de rien comme débat mais derrière c'est toute la reconnaissance de la responsabilité morale de l'Eglise que cela remet en cause. C'est à l'image du jeu pervers que l'Eglise instaure dans la gestion de ces abus. Leur seule préoccupation c'est de sortir de l'état de crise (...) En restant sur des termes employés comme celui-ci, c'est une façon de se dédouaner", explique-t-il à LCI.  "Une allocation ne suppose pas que l'on reconnaisse la culpabilité. Fondamentalement, ils ne veulent pas reconnaître leurs torts et admettre clairement la responsabilité de l'Eglise", poursuit-il. 

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Même son de cloche de la part de Jean-Luc Souveton, prêtre et victime lui-même d'un prêtre pédophile, cette proposition d'"allocation" ne correspond pas aux attentes, ni aux besoins des victimes". "Qui peut se satisfaire de cela ? C'est une manière, pour l'institution, de se donner bonne conscience", selon lui. Olivier Savignac, membre du collectif "foi et résilience" a évalué cette allocation à  "quelques miliers d'euros", comme il l'a indiqué à l'AFP. "Ce n'est pas suffisant et cela ne prend pas en compte les cas singuliers", avertit-il. "Il faudrait des barèmes d'indemnisation sur le modèle des Cotorep [pour le handicap]", ajoute-t-il. Et de craindre "un forfait au rabais" et une "manoeuvre de communication" des évêques. 

L'appel aux dons chez les fidèles, une "approche qui interroge"

Une "manœuvre de communication" de la part des évêques ? Certaines victimes s'interrogent. Comment déterminer les modalités de cette "allocation" alors même que les travaux de la CIASE n'en sont qu'à leurs débuts et qu'elle doit remettre ses recommandations en 2020 ? L'autre interrogation que pose cette "allocation" est le nombre de victimes qui seront concernées par son versement. La commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Eglise a lancé, il y a quelques mois, un grand appel à témoignages, encourageant les victimes et les témoins d'abus sexuels à se faire connaître et à raconter leur histoire. Selon Jean-Marc Sauvé, président de cette commission, pour l'heure, 2500 signalements ont été recensés. L'Eglise ne reconnaîtrait qu'un peu moins d'un dixième de ce nombre, selon La Croix

Les évêques devront aussi se prononcer sur la création d'un "fonds spécifique de dotation", alimenté par un appel aux dons permettant de financer cette allocation. Pour François Devaux, l'Eglise est en crise mais financièrement, "ils ont une capacité à lever de l'argent et ont des frais importants, en vivant au-dessus de leurs moyens". "Financer ce genre de choses ... On est assez loin du concept de l'amour de son prochain", dit-il. "Cet appel aux dons est une approche qui interroge. Je ne suis pas certain qu'elle soit bien reçu par les fidèles de l'Eglise, d'ailleurs. J'ai un doute sur la réceptivité des catholiques dans l'exercice... On demande aux fidèles de participer financièrement à des crimes qui ont été, dans une grande partie, couverts par l'Eglise. C'est noyer les responsabilités et sociologiquement, même s'ils y arrivent, qu'est-ce qu'il restera dans l'inconscient collectif ? Quel regard on portera sur cette institution, au sens large, évêques, prêtres et fidèles ? Ca va être difficile de s'associer à la démarche", juge François Devaux. 

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Alors que doit faire l'épiscopat pour que les victimes aient le sentiment d'être indemnisées à la hauteur de la souffrance vécue ? "La seule façon de sortir de cette crise ce serait non plus de réagir petit bras sous la contrainte de la pression médiatique et des actions en justice mais d'aller bien au-delà pour retrouver la confiance des fidèles. Pour recouvrer cette confiance, il faudrait ouvrir les débats, entendre les victimes, lorsqu'ils les reçoivent. La Conférence des évêques a enfin accepté d'ouvrir ses portes aux victimes après trois ans de négociations. Ils ouvrent la porte mais n'ont accepté aucune participation de celles-ci dans la construction d'un projet et la réflexion autour de celui-ci", explique ainsi François Devaux. 

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Cette indemnisation empêchera-t-elle les éventuelles indemnisations judiciaires ? "Absolument pas", d'après Olivia Mons. Et de tempérer : "il est important de vérifier que la victime ne se sente pas enfermée dans cette solution pécuniaire. Qu’elle ne lui semble pas être une solution qui lui fermerait d’autres portes d’indemnisation ou d’aide, de soutien de la société". 

Reste que la question de la reconnaissance financière est une problématique posée par l'indemnité en général, affirme encore Olivia Mons. "Il y a des gens qui estiment qu'on le leur doit, que c'est un dû. Et d'autres, qui ne voudront pas entendre parler d’indemnisation car il n’y a pas de prix à la souffrance. Ils ont vu leurs vies bouleversées mais ne veulent pas de cet argent estimant qu'on ne compense pas ces bouleversements avec de l'argent", analyse-t-elle. "La reconnaissance indemnitaire est une partie de cette reconnaissance", selon elle. L'autre partie est sans doute à trouver dans l'analyse de François Devaux : "Je ne pourrai plus rien dire lorsqu'il y aura un repentir profond, les yeux dans les yeux, et là, je le verrai. Ce sera la base de tout changement, d'une vraie prise de conscience de l'Eglise". 

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