"Le bizutage forme l'identité du groupe" : un bizuteur nous explique pourquoi il perpétue la pratique

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BIZUTEUR - Frédérique Vidal a convoqué ce mercredi les responsables des week-ends d'intégration des étudiants afin de signer une charte relative à leur organisation. Car la ministre de l'Enseignement supérieur veut mieux encadrer ces événements festifs où, sous couvert d’accueil de nouveaux étudiants, certains d'entre eux font subir des bizutages. Pourtant interdits depuis vingt ans, ils sont toujours considérés comme des "rites de passage" par ses défenseurs.

"Le bizutage est un concept très ancien et essentiel dans toute société ou dans tout groupe." C’est ainsi que Fabien Girandola, professeur en psychologie sociale, explique la ténacité du bizutage dans les établissements français. LCI a voulu savoir pourquoi cette pratique, pourtant interdite depuis vingt ans, est toujours aussi vivace. 

Liam est en deuxième année et assume être un bizuteur. Cette pratique, bien que punie de 6 mois d'emprisonnement et de 7 500 € d'amende, il la juge comme un moyen de "former l’identité du groupe". Alors, il raconte comment le Bureau des Etudiants (BDE), dont il fait partie, a offert un premier cadeau de bienvenue aux nouveaux étudiants. Le 4 septembre dernier, jour de leur rentrée administrative, un élève en deuxième année a remplacé le professeur initialement prévu. Celui-ci a passé l'heure de cours à jouer les tortionnaires, hurlant sur les étudiants, exhortant certains à sortir de l’amphi. "C’est un bizutage classique, psychologique, qu’on fait en début d’année", explique Liam. Le jeune homme reconnait qu’il peut se révéler "compliqué" à vivre pour les étudiants qui le subissent. "Ils arrivent à peine, ils viennent de passer un concours difficile, de rentrer dans une école qu’ils ne connaissent pas, et là, dès le premier cours, ils se font allumer. Parfois certains élèves sortent en pleurant." Et ce n'est que le début. Le bizutage reprendra lors du Week-End d’Intégration (WEI) prévu en fin de mois. Liam détaille ainsi comment les "deuxièmes années" comptent "les réveiller à 6 heures du matin et les faire courir autour de la zone dédiée au WEI". 

"C'est normal, ce sont des petits nouveaux"Liam, étudiant en deuxième année

 Mais cet élève de deuxième année se veut rassurant : l’école interdit les bizutages de masse. C’est pourquoi il appartiendra à chaque "parrain" (un référent de deuxième année) de choisir ce qu’il fera subir à son "filleul". Libre ensuite à ces derniers de refuser leur bizutage. En théorie. Car en pratique, la psychologie sociale entre en jeu lorsque vient l'heure de ce choix. Notamment car cette épreuve fait partie d’un ensemble de codes, régissant les groupes et les sociétés, et auxquels on doit adhérer pour y appartenir. Fabien Girandola évoque ainsi le principe de "pression normative" : "Le fait d’être, ou d’avoir envie d’être, dans un groupe, provoque une pression : on doit adhérer à ses normes." Alors, face à cette pression, on accepte de se plier. Une forme d'obéissance paradoxale que la psychologie sociale appelle la "soumission librement consentie".  "On n’est pas obligé d’exécuter une certaine chose, on ne veut pas le faire, mais on le fait quand même car on ne pense pas pouvoir faire autrement." Ainsi, se démarquer des autres en refusant le bizutage reviendrait à ne pas suivre les normes, et donc à se sentir rejeté. 

 Liam a déjà accepté les normes de son groupe pour y entrer. L’an dernier, c'était lui qui se faisait réveiller à coup d’eau froide et de ketchup au petit matin. Mais "rien de bien méchant" tente de rassurer l’intéressé.  Il compte donc bien faire subir ce qu’il a vécu à sa filleule. Il en a d’ailleurs déjà parlé avec elle, qui a donné son accord. Donc sur Twitter, il demande : "J’ai besoin de vos idées pour des mini-bizutages à faire à une personne à un WEI". Pour le moment, il n’a pas encore tout prévu, mais il a déjà quelques idées en tête, comme se déguiser pour que sa filleule ne le reconnaisse pas et la surprendre. Ou encore "lui scotcher les mains ensemble avant chaque repas." "C’est normal, ce sont des petits nouveaux", poursuit-il en riant. 


Les "petits nouveaux" face au groupe des anciens. Un poids et une pression considérable que Liam ne contredit pas. Mais à ses yeux, ce n’est pas le cas dans son école. Il se justifie : "Dans notre domaine, il y a beaucoup d’entraide." Selon lui, les nouveaux arrivants savent qu’ils entrent dans un "groupe bienveillant" et ne ressentent donc aucune intimidation.

Si le jeune homme est encore très attaché à la pratique du bizutage, il reconnaît cependant que l’intégration passe essentiellement par "l’après-bizutage". "Après tout ce qu’on fait, on dit à notre bizut : c’est fini maintenant, on a bien rigolé, viens boire un verre" conclut-il, ravi. Un happy-ending qui justifie, selon lui, les épreuves de la journée. Un bizutage qui, en dépit de cette bienveillance revendiquée, peut laisser des traces à ceux qui le subissent.

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