Les "Invisibles" : la Cité des Dames, ce lieu où les femmes SDF ne se cachent plus

Les "Invisibles" : la Cité des Dames, ce lieu où les femmes SDF ne se cachent plus
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REPORTAGE - Le film "Les Invisibles" propose de plonger dans le quotidien d'un centre d'accueil pour femmes SDF. Qu'en est il dans la réalité ? Nous nous sommes rendus à la Cité des Dames, à Paris. Un lieu unique qui accueille depuis un mois des femmes en détresse 24h/24 et 7 jours sur 7.

C'est l'heure du petit déjeuner. Autour de la table, Marie*, Karine* et Louise* discutent autour d'une tasse de café. Un moment privilégié où elles peuvent discuter, se reposer, sans penser à leurs "galères". Les trois jeunes femmes se sont rencontrées ici, à la Cité des Dames, un lieu d'accueil réservé aux femmes qui a ouvert ses portes le 1er décembre. "Je viens en premier lieu pour être au chaud et puis pour les amies", nous confie Karine. "Moi c’est pour les copines et après pour me mettre au chaud", dit en riant sa voisine.


Le centre dispose de 750m2 dans le 13ème arrondissement de Paris. On y trouve un "salon", des douches, des machines à laver, des prises pour recharger les téléphones, un accès à internet ainsi qu'une salle de repos avec des couchettes. Au total 50 femmes peuvent y dormir chaque jour, comme Martine. Il y a un peu plus d'une semaine, cette sudiste s'est retrouvée à la rue après une rupture difficile et a rejoint la capitale. "Quand je suis arrivée, j'ai passé ma première nuit dans un hall d'immeuble et puis j'ai eu de la chance, on m'a orientée ici."

24h/24, 7 jours sur 7

Le lieu est ouvert tous les jours sans exception, 24h/24. Un cas assez unique. "Il n’y a pas d’horaires de fermeture, ça change des autres associations", confirme Karine, 28 ans. "On peut venir quand on veut pour prendre une douche, faire son linge." Une dame âgée occupée à faire des mots croisés un peu plus loin s'anime : "Oui, ici on ne nous dit pas quand il faut manger ou dormir."


Surtout, grâce à ce lieu, ces femmes ne sont jamais mises à la porte, et n'ont pas à retourner "dans la rue" comme c'est le cas dans les centres d'hébergement d'urgence, quand ils ferment à l'aube, ou dans les centres d'accueil de jour, quand aucune solution d'hébergement n'a pu être trouvée et que les portes ferment en fin d'après-midi. "Il n’y a pas de rupture entre accueil de jour et de nuit, et cela créé une relation de confiance", souligne Nadège Passereau, directrice générale de l'Association pour le Développement de la Santé des Femmes (ADSF). "C'est un vrai confort pour ces femmes." 

Un pied à l'étrier

"Le but ce n’est pas de capter les gens de manière définitive", prévient cependant Christophe Piedra, directeur de l'établissement et membre de l'Armée du Salut. "Nous sommes plus une passerelle".


Les deux associations, ADSF et Armée du Salut, se sont associées pour proposer un accompagnement complet : la première s'occupe du médical, la seconde du social. Le but : aider ces "dames"- comme les membres de la structure les appelle - dans leurs démarches pour obtenir une solution d'hébergement plus pérenne, une ouverture de leurs droits et, dans certains cas, les réorienter vers des services de santé. "54% des dames qui sont passées à la cité n’avaient pas de travailleurs sociaux, du coup on est bien dans le cœur de cible. Ce sont des femmes qui ont rompu avec le système", explique Christophe Pietra.


Pour Marie, la vingtaine, ce coup de pouce a été salvateur. "Avant je dormais dans des parkings principalement, je ne pouvais pas aller dans des centres d’hébergement avec ma chienne, ce n’était pas autorisé", nous raconte-t-elle. "C'est la seule association qui m’a acceptée." Le Centre est effectivement un des rares lieux d'accueil pour SDF qui acceptent les animaux de compagnie. Pourtant "ça ne pose aucun problème", assure Nadège Passereau. "Elles ont l’habitude de mettre les chiens à l’écart pour qu’il ne gêne pas" et les chiens de personnes sans-abri "sont très bien dressés".

Rendre visible les Invisibles

Les femmes SDF,  "on les appelles les Invisibles", indique le directeur. Pour se protéger, elles se cachent. Dans les centres d'accueil classique, elles sont peu nombreuses par crainte des violences et des viols et parce qu'ils sont rarement adaptés à leurs besoins. "Ici, on cherche à leur rendre leur visibilité." 


Marie ne se cache plus, et de semaine en semaine, elle a réussi à retrouver une situation plus stable : un hébergement provisoire à deux pas du Centre des Dames et un poste de serveuse en "extra". Elle s'est même achetée de nouvelles chaussures pour aller travailler mais se garde bien de les mettre "tous les jours pour qu'elles restent jolies". Elle a également avancé dans ses démarches administratives.


"J’ai remis mes papiers à jour notamment auprès de la Sécurité sociale", dit-elle. "Ici ils te remotivent, ils arrivent à trouver des solutions alors que lorsque tu es toute seule dans la rue, c’est franchement beaucoup plus dur. Et puis tout bêtement, tu ne peux pas te rendre à la Sécu comme une clocharde, après avoir dormi dans un parking. Ce n’est pas possible." Si elle revient ici de temps en temps la journée, c'est donc plus pour le côté convivial : "discuter, emprunter un livre".

Les femmes repère, un dispositif gagnant-gagnant

Rares sont les lieux d'accueil à associer aspect social et la santé. Ils sont pourtant intimement liés. "On a des pathologies lourdes, des cas relevant de la psychiatrie, des cancers qui n'avaient pas été pris en charge, parfois un besoin d'accès à l'IVG en urgence", énumère la directrice d'ADSF. Parmi les douze salariés, on compte ainsi des psychologues et des sage-femmes.


Pour les épauler, quatre "femmes repère" font le lien avec les "dames". "Une femme repère, c'est quelqu'un qui s'est retrouvée dans la même situation que toutes les femmes ici, et qui a accepté d’être bénévole, de donner de son temps", explique Prisca, l'une d'entre elles. Elle même a passé trois mois dans la rue. "On fait des maraudes, dehors ou dans les hôtels sociaux. Les femmes sont plus rassurées quand elles savent que toi aussi tu as été à la rue, elles ont plus confiance."


"Elles peuvent avoir des compétences, des diplômes, dans le secteur médical", explique Nadège Passereau. "Et puis on les forme à l’accueil, à l’accompagnement." "Chez moi au pays, j’étais aide-soignante", confie Prisca. Ses origines ivoiriennes sont aussi un atout : "Il y a aussi un rôle de traduction parce qu’il y a des femmes de l’Afrique de l’ouest qui ne comprennent pas tout." A ses côtés, Goms a travaillé 18 ans comme sage-femme en Guinée Bissau. "Ça me fait du bien de travailler, j'avais besoin d'aider."


Et tout le monde y gagne, ces "femmes repère" donnent un coup de main mais acquièrent également des compétences, réapprennent pour certaines à respecter des horaires de travail, à se servir d'un ordinateur. "C'est quelque chose que l'on souhaite développer", nous indique Christophe Piedra, mais il faut pour cela des financements. 


En l'état, la structure coûte déjà 2107 euros par jour. "Sur la partie fonctionnement, l'Etat contribue à 60%, la mairie pour 30% et ils reste 10% de fonds privé" indique Mme Passereau. Ces 10% représentent "80.000 euros à minima". Pour y arriver, ils comptent sur les dons. Une campagne de crowdfunding a d'ailleurs été lancée, un moyen pour la structure de conserver ses portes ouvertes en continu et de permettre aux "dames" de se relancer. 

* À la demande des "dames", les prénoms ont été modifiées.


Pour soutenir la Cité des Dames, une campagne de crowdfunding a été lancée sur la plateforme Ulule. Il est également possible de faire des dons auprès des deux associations partenaires, la FDSH et l'Armée du Salut.

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